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BAS LES MASQUES

Halloween de Carpenter, une réflexion stimulante sur le cadre au cinéma et son corollaire, le hors champ.

"Attention chéri ça va couper"

L’autre jour j’ai revu Halloween de John Carpenter (mon cinéaste de chevet actuellement) que j’avais découvert vers 13-14 ans et qui ne m’avait pas du tout impressionné. Je me souviens d’une vieille VHS, avec un noir qui vire au gris, un son dégueulasse qui crépite, une VF sûrement pas top, et un Michael Myers manquant terriblement de relief à mon goût.

En le revoyant, il faut bien admettre que le film est confronté à des incohérences narratives multiples : l’apparition nocturne inexplicable du psychopathe, son improbable fuite de l’asile, l’absence de policiers censés être à sa recherche, l’entêtement des jeunes filles à se balader seules et en slip la nuit alors qu’un tueur rôde. Entre autres.

Évidemment, tout le sel du film se situe à un autre niveau, pas forcément facile à percevoir quand on a 14 ans et que les codes du genre d’horreur ne sont plus du tout les mêmes en 1998 qu’en 1978. J’étais passé complètement à côté de la portée métaphorique du film, dont le dénouement en est l’expression la plus claire. Lors du dernier chapitre du film, [SPOILER] l’héroïne incarnée par la jeune Jamie Lee Curtis a beau user de tous les stratagèmes possibles pour se débarrasser du croquemitaine, il ne cesse de ressusciter. Jusqu’à la chute finale. Son corps bascule hors champ, mais le temps d’investir le contrechamp, il est déjà trop tard, sa mort n’a pu être fixée et son corps a, une nouvelle fois, disparu.

On pourrait interpréter ce dénouement de plusieurs manières. Avec cynisme : le tueur fou rôde toujours à Haddonfield (ce que semble confirmer le souffle lourd hors champ à la fin) et seule une suite pourrait assouvir notre besoin de le voir mort définitivement – et il y eut un paquet de suites, jusqu’au remake réalisé par Rob Zombie en 2007.

Ou de manière métaphysique : Michael Myers est immortel car il est en nous et n’est autre que l’incarnation de nos peurs et cauchemars. Sa première réapparition, la nuit sur le capot de la voiture, peut sembler absurde au premier degré. Elle fait en réalité sens si on l’envisage comme une sorte de retour du refoulé, comme la personnification de peurs enfouies et oubliées. Cette peur du croquemitaine est en chacun de nous, elle est ce qui soude une communauté – comment faire corps contre les dangers qui nous entourent et nous menacent ? – tout autant que ce qui la détruit – en alimentant diverses formes de paranoïa et de peur de l’Autre. Cet aspect-là est parfaitement traité par Carpenter qui situe intelligemment son intrigue dans une des nombreuses banlieues résidentielles US, coin a priori tranquille, apaisé, où ne vivent que des familles WASP dont est issu le jeune Michael (à ce sujet il est intéressant d’analyser le point de vue inverse adopté par Rob Zombie, dans le remake de 2007, qui fait de Michael Myers un gamin de basse extraction humilié par sa famille et ses camarades. Un signe des temps ?).

En ce sens, le cadre – comme toujours chez Carpenter – est d’une importance primordiale. Outre la peur créée par le surgissement inattendu du mal, le cadre est un lieu infiniment politique. Que choisit-on de montrer et donc de cacher ? À quel moment ? La séquence d’ouverture est restée célèbre pour cette raison : il s’agit d’un long plan séquence en vue subjective nous plaçant directement à la place du tueur à l’issue duquel on découvre, avec effroi, que le meurtrier n’est autre qu’un gamin de 6 ans. En retardant le plus possible l’identité du tueur, Carpenter traque en nous les pulsions scopiques et meurtrières qui peuvent nous animer.

Le cadre comme espace de discours politique se manifeste tout au long du film par les apparitions soudaines et inexpliquées de Michael Myers dans le champ. Le Mal nous entoure sans qu’on puisse clairement le désigner, il est présent dans notre environnement, car il vit en nous. Le film est un exercice permanent de tentative de refoulement du Mal en dehors du cadre. À chaque fois que Jamie Lee Curtis « tue » Michael Myers, elle préfère le laisser hors champ plutôt que de vérifier sa mort par le regard, c’est-à-dire dans le champ. Mais à chaque fois, le réinvestissement du cadre par les pulsions est inéluctable. Et Michael Myers revit.

Apprendre à regarder le hors champ consiste, en dernière instance, à affronter la part de Mal qui nous définit. Regarder le hors champ, c’est donc un geste politique fort et lucide, une prise en compte de nos zones d’ombre, de notre face cachée, celle qu’on ne souhaite pas montrer, voire qu’on ne connaît pas. Halloween de Carpenter nous parle de tout cela.

thomas stoll.

 

John Carpenter's Halloween // USA / 1h31 / 1978 // de John Carpenter // avec Jamie Lee Curtis, Donald Pleasance, Nancy Loomis, Tony Moran // scénario John Carpenter, Debra Hill

 

 

HALLOWEEN de John Carpenter
Tag(s) : #cinéma

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