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PROTO-PROLO

Deux jours, une nuit respecte grosso modo le cahier des charges du film proto-prolo. Un vieux débardeur rose pourri que Cotillard ne quittera PAS (les pauvres ça pue), des anxiolitiques dans la salle de bain (être pauvre ça CRAINT), de la Cristalline dans le bus, des sodas Leader Price à table. Manque plus que Jean-Luc Reichmann en guest-star et Zaz en nuisance sonore (du moins leur équivalent du plat pays), et le tableau de la Belgique kipue et kapadefric est complet.

Briser la glace #lol 

Après bien-sûr faut pas se méprendre hein. C'est pas un film destiné au public dont il parle. C'est un film d'AUTEUR. Avec du sens et de la retenu. De l'observation et de la pondération. Un film pour cinéphiles esthètes qui aiment se gratter le menton et froncer les sourcils. Et c'est vrai que les Dardenne Brothers savent y faire. Ils savent ce que c'est qu'un cadre et l'épure, ils maîtrisent le rythme du récit. C'est le point fort du film, mais c'est à mes yeux à peu près le seul. 

Pour commencer, l'histoire est aussi crédible qu'imaginer Trierweiler au Novotel du coin ou NKM en train de fumer des clopes avec des clodos qui EUX ne portent pas de débardeur rose tout pourri. Marion "quand je meurs je fais ah" Cotillard est Sandra, jeune ouvrière de retour à son poste après un an d'absence pour cause de dépression. Le problème, c'est qu'en un an, son dirlo et ses collègues se sont aperçus qu'ils pouvaient faire le même boulot sans elle et que toute façon elle était un peu relou Sandra avec son débardeur rose qui PUE. Du coup, trois jours trois nuits avant son retour, le patron chéri demande à ses salariés de choisir entre : Option 1/ garder Sandra dans l'équipe mais leur carotter leur prime pour payer son salaire, Option 2/ virer Sandra et donner une prime mirobolante de 1000€ à tout le monde. La classe. 

Comme l'humanité est une grosse dégueulasse égoïste et assoifée de fric (cf Thomas Thevenoud, les tennismen exilés fiscaux, Jérôme Cahuzac, tout l'UMP, mon voisin), ses collègues adorés choisissent de la virer comme une malpropre. Pas rancunière mais tout de même un peu emmerdée par la situation, Sandra a deux jours et deux nuits (titre mensonger donc, car si je calcule correctement : samedi + samedi soir + dimanche + dimanche soir = 2 jours 2 nuits) pour sauver son emploi en allant tour à tour chez chacun de ses collègues, les convaincre de revoter en sa faveur. 

Sandra a encore une fois rien compris au dress code

"Donner à l'autre la honte de soi est la pire injure"

Et ouais les cocos c'est Nietzche qu'a dit un truc dans le genre. On peut résumer le film à cet argument : jusqu'où sommes-nous prêts à nous rabaisser pour conserver un semblant de confort ? En allant voir ses collègues un à un, Sandra vit une expérience traumatique, humiliante, mais comme le dit notre pote Nietzsche qui est un peu le porte-parole du film, "ce qui ne me tue pas me rend plus fort". Qu'on ait à se farcir 1h35 de Cotillard gémissante passe encore, mais il est dur de croire que 95% des collègues de Sandra ne prennent conscience du caractère purement dégueulasse de leur vote qu'une fois confrontés à elle... 

Bref. À la fin, [SPOIL] Sandra perd son emploi mais c'est pas ça qui compte. Non, le plus important c'est son cheminement PERSONNEL pour ne pas dire INTÉRIEUR. Elle a compris des trucs dans sa petite tête de pauvre la Sandra. Elle est allée au bout d'elle-même, elle s'est battue, elle peut marcher tranquille au soleil et passer à autre chose. MAIS PUTAIN on dirait une chanson de Jenifer ! 

"Y'a pas d'autre alternative"

Et ouais mes chatons, c'est notre pote Manuel Valls qu'a dit ça. Bah c'était bien la peine de nous faire croire à une politique de gauche pour arriver à la conclusion qu'on est obligé de faire une politique de droite même quand on est de gauche ce qui revient à dire qu'être de gauche c'est être de droite sauf qu'on peut pas le dire comme ça mais on peut le sous-entendre quand même pour gagner quelques voix, au cas où on sait jamais. Je m'égare. Mais c'est important de reposer ce cadre pour contextualiser l'autre argument du film : le néolibéralisme c'est pas beau. Merci les mecs. 

On le sait, bien souvent, la réalité dépasse la fiction. Et c'est bien pour ça qu'il est parfois compliqué de montrer à l'écran des trucs qui arrivent pour de vrai. Par exemple tu tombes sur des cambrioleurs chez toi, ils se cassent en courant, et le lendemain tu les croises dans la rue. Dans un film tu n'y crois pas une seconde. Et ben dans la vraie vie c'est arrivé à ma copine. Voyez le genre. 

Deux jours une nuit donne un peu ce sentiment-là. Le patron qui licencie sans état d'âme, ou plutôt sans même réfléchir aux conséquences, existe évidemment dans la "vraie vie". Mais en faire le porte-étendard du libéralisme mortifère contemporain nuit, selon moi, à l'argumentaire et aux nuances attendues. Ce type d'argumentaire place aussi le spectateur dans une situation de confort que je trouve au fond gênante. En gros, c'est facile de sortir de la salle en se disant que les patrons capitalistes sont des salauds et que tout irait bien mieux sans eux. Du populisme de gauche quoi. Évidemment me direz-vous (mais je sais que vous ne direz rien vu que sur mon blog y'a genre 0 commentaire en moyenne, merci les copains), c'est pas tant à son dirlo débile que se confronte Sandra qu'à ses collègues qui galèrent autant qu'elle, et c'est eux (pas tous, heureusement) qui l'envoient bouler comme une sale pauvre qui pue (j'insiste, mais quand même faut saluer la performance d'Edith Piaff qu'a même pris l'accent belge pour renforcer le côté plouc).

Certes, mais ses collègues sont tout aussi victimes qu'elle du système délétère qu'on leur (nous) impose, avec un rapport de force complètement injuste entre employeur et employés. Briser la vie d'autrui pour 1000 balles, ça c'est un crève-coeur pour le cadre-sup qui matte tranquillou ce film dans sa petite salle art et essai de quartier avant de s'avaler son burger à 15€ et un café gourmand avec de la pana cotta et une crème brûlée faite maison MON CUL. 

À un moment donné, elle enlève son débardeur rose pourri. Mais je sais pas pourquoi à la fin elle le remet.

Je trouve toujours plus parlant un film qui nous remet à notre place et nous confronte à nos propres contradictions. Évidemment les Dardenne évitent le côté donneurs de leçons du type "c'est ça l'alternative les gars faites comme on vous dit". Mais de la part de cinéastes de terrain à l'approche sociologique manifeste, on était en droit, à mon sens, d'attendre bien mieux. 

thomas.

 

Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne / Belgique / 2014 / 1h35 / avec Marion Cotillard, Fabrizio Rongione, Simon Caudry / scénario de Jean-Pierre et Luc Dardenne

DEUX JOURS, UNE NUIT de Jean-Pierre et Luc Dardenne
Tag(s) : #cinéma

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