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STANDING MAN

De facture classique, le nouveau Spielberg explore différents niveaux et sous couvert de guerre froide propose une exploration critique de notre temps.

New-York, 1957. Un homme d'une soixantaine d'années (Mark Rylance) au regard neutre et impacible nous fixe avec détachement. Apparence : ce n'était que le reflet d'un peintre en train de terminer son auto-portrait. Qui de la toile, du miroir ou du peintre lui-même doit-on regarder ? De ce plan séquence augural a priori anodin découle l'idée d'une identité fragmentée pour un personnage qui, on l'apprendra très vite, est un espion soviétique.

Quelques minutes plus tard, il est arrêté à l'issue une course poursuite sans course, dans les rues de la ville. Soucieux de se présenter comme une grande nation avide de justice et pétrie d'équité, les États-Unis mettent en scène un procès fantoche. Pour défendre l'espion soviétique, ils choisissent un avocat certes doué mais absolument novice dans ce genre d'affaires (Tom Hanks). En quelques jours, Rudolf Abel - l'espion - et James B. Donovan - l'avocat - deviennent les personnalités les plus détestées des Américains.

HÉROS SPIELBERGIEN

Dans la lignée du Roy Scheider des Dents de la mer ou du Tom Cruise de La Guerre des mondes, le Tom Hanks du Pont des espions est par essence un héros spielbergien. Homme ordinaire, bon père de famille, sa "normalité" conjuguée à son talent l'amèneront à devoir gérer une crise qui le dépasse mais que son sens du devoir lui permettra de résoudre.

Il est le "standing man" par excellence - surnom qui lui est donné par Rudolf Abel - auquel nous aimons tant nous identifier. Il est surtout celui qui ne néglige jamais le facteur humain. Celui qui est prêt à mettre entre parenthèses la lutte contre l'ennemi nazi pour ramener un fils chez sa mère (Il faut sauver le soldat Ryan), celui qui sur une révélation tardive sauvera les vies qu'il pourra (La Liste de Schindler), celui qui, dans Le Pont des espions, se battra jusqu'au bout pour libérer cet étudiant américain qui ne présente pour l'administration américaine aucun intérêt. S'il n'a pas réellement prise sur l'horreur de la guerre, il n'en est pas moins le nécessaire trait d'union entre l'humain et la géopolitique.

LES MASSES AVEUGLES

Au fond, le sujet du film n'est pas tant la Guerre froide que le spectaculaire aveuglement d'un peuple maintenu dans la peur et l'angoisse d'un ennemi extérieur (l'URSS) devenu ennemi intérieur (les traîtres et les espions). Dans Le Pont des espions, les espions jouent en réalité un rôle très secondaire : pas plus que nous ne saurons ce que contiennent les microfilms détenus par Rudolf Abel (on pense aux bombones des Enchaînés de Hitchcock), aucun détail ne sera donné sur ce que Francis Gary Powers, l'espion américain servant de monnaie d'échange, photographiait au moment où son avion est abattu par les soviétiques.

Ce qui intéresse Spielberg, c'est le manque de recul que nous avons sur notre présent. Quand, avec la bannière étoilée au premier plan, il filme ces enfants recevoir des leçons de patriotisme frelaté, quand il filme les névroses générées chez le fils de Donovan qui se cache dans la salle de bain par peur du communiste, Spielberg ne propose rien d'autre qu'une critique, certes grossière, de l'embrigadement des "masses". Il parle de nos peurs contemporaines : le terrorisme, le racisme, le rejet de l'autre, ce qui sclérose nos sociétés ignorantes et sans mémoire.

WOULD IT HELP ?

"Would it help ?". C'est un peu le moto du film. Donovan pose inlassablement la même question, incrédule, à l'espion soviétique : n'a-t-il pas peur de passer sa vie en prison, de mourir sur la chaise électrique, d'être exécuté par les soviétiques une fois libéré ? Sa réponse est toujours la même : "Would it help ?". Face au règne des passions qui noie tout jugement éclairé, le calme de Rudolf Abel dénote. Artiste peintre, amateur éclairé de musique classique, doux et sensible, il a beau porter atteinte aux intérêts des Etats-Unis, il est un personnage éminemment humain. Tout l'inverse du juge américain, hypocrite ne s'intéressant à l'art que pour être vu publiquement comme un généreux donateur. Spielberg a clairement choisi son camp.

Bridge of Spies / USA / 2h20 / avec Tom Hanks, Mark Rylance, Amy Ryan, Sebastian Koch, Alan Alda / scénario de Joen et Ethan Coen, Matt Charman

Tag(s) : #cinéma

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