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Moderne avant l'heure, Ace In The Hole (Le gouffre aux chimères en VF) est plus qu'une charge percutente contre les dérives de la presse. Retour sur un des trésors cachés de l'âge d'or du cinéma américain ressorti en salles courant octobre.

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Vaniteux, sans scrupule, méprisant, le journaliste Chuck Tatum (Kirk Douglas) s'installe à Albuquerque, petite ville typique de l'Amérique profonde (la ville de Breaking Bad), à des années lumière des grandes métropoles et des prestigieux quotidiens où il officiait et dont il a été viré.

Ace In The Hole  démarre en trombe. Gonflé de mépris et de condescendance, Tatum pense révolutionner le quotidien local en quelques semaines. Très vite, une formidable ellipse l'achève sans ambages : non, pas plus qu'un autre il ne saura renouveler l'information de cette ville (trop) tranquille. La séquence d'ouverture annonçait la couleur avec un "Tatum tracté" par une dépanneuse, n'étant littéralement plus maître de ses mouvements. De tout le film, il n'aura qu'une seule obsession : remettre en marche la dynamique motrice le faisant avancer.

À la recherche d'un scoop qui le replacerait sur le devant de la scène, il décide d'instrumentaliser une situation somme toute banale, celle d'un homme coincé dans la galerie d'une montagne suite à un éboulement. Arrivé sur les lieux par hasard et avant tout le monde, Tatum n'hésitera pas à corrompre le shérif (qui accepte volontiers) puis à convaincre le chef des secours d'opter pour la solution de sauvetage la plus longue, transformant le lieu du drame en une véritable foire attirant touristes et médias (l'un des titres du film était "The Big Carnival").

 

La fabrique du réel

Ace In The Hole est d'abord un film sur le "quatrième pouvoir". Rempart contre les dérives et la corruption inhérentes à tout système démocratique, la presse (et avec elle les médias de masse) telle que fustigée par Billy Wilder porterait en elle le pouvoir délétère de manipuler l'opinion.

Cette idée - devenue un lieu commun avec la critique des industries culturelles - imprègne définitivement l'opinion après 1945 (le film sort en 1951). Tatum n'a pas eu besoin de passer par la case "école de journalisme" pour assimiler le fonctionnement de la presse. Ce qui compte c'est avoir à l'esprit l'adage : "Bad news sell more than good news". Tout ne reposerait donc que sur le storytelling, quitte à ce que le récit précède le réel. Si Wilder porte un regard désabusé sur les médias qui préfèrent fabriquer le réel plutôt que de l'informer, on le sent également fasciné par cette mise en scène du quotidien, puissante et dévastatrice, qui n'est pas sans rappeler les mises en scène nazi qu'il a fui dans les années 1930.

 

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Chuck Tatum (Kirk Douglas) et Leo Minosa le pilleur (Richard Benedict), au fond du trou

 

Moderne Talking

La droiture morale, nappée de valeurs chrétiennes intangibles ("Tell the truth", aime ton prochain), est incarnée par Jacob Boot, le patron du journal local où travaille Tatum. La dernière rencontre entre eux symbolise à merveille les contradictions indépassables qui séparent les deux hommes. Wilder semble s'amuser à systématiquement cadrer Boot avec une croix dans son dos. Ce n'est pas tant Boot qui s'exprime que l'institution qui condamne et achève définitivement Tatum, quitte à en faire un paria. La croix disparaît du cadre à la fin de la séquence alors que Tatum réinvestit le plan et y impose ses valeurs.

 

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Le chemin de croix de Chuck Tatum selon Jacob Boot (Porter Hall)

 

Où Wilder se situe-t-il ? S'il condamne le personnage interprété par Kirk Douglas, on sent néanmoins un regard pour le moins ironique porté sur Boot, ce patron dépassé et vieux-jeu à qui le monde n'appartient plus.

À bien des égards, le film annonce la modernité sublimée à partir des années 1960 avec sa collection d'anti-héros ambigus et retors (Bonnie and Clyde, Five Easy Pieces, Taxi Driver, Délivrance, etc.). Si l'identification totale du spectateur est entravée, leurs comportements et motivations informent bien davantage sur la réalité et l'ambivalence des sentiments humains.

 

Ce n'est certainement pas un hasard si Billy Wilder situe son histoire aux abords d'une réserve indienne, réminiscence d'un monde jusque là préservé du cynisme et de la vénalité. Des tombes indiennes sont enfouies au coeur de la montagne où est coincé Leo Minosa qui n'est autre qu'un pilleur de poteries et de bijoux enfouis là avec leurs morts.

Ce monde n'est plus, détruit par l'homme blanc qui ne sait que construire du mythe pour mieux vendre des histoires (Tatum insiste bien sur l'idée que la grotte serait habitée par les "esprits" des indiens y étant enterrés). Si les Amérindiens n'ont à ce stade plus la force d'investir le champ, leur présence tutélaire imprègne néanmoins durablement le récit.

 

Tatum finira par prendre conscience du mal causé. Trop tard, et c'est le cadre qui littéralement vient lui régler son compte : filmé en contreplongée avec une puissante profondeur de champ, Tatum n'a plus d'autre choix que de se jeter vers sa mort. Rédemption impossible. Définitivement, Wilder porte sur l'humanité un regard acide plus que moraliste.

 

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Ace In The Hole (Le gouffre aux chimères)

de Billy Wilder

USA / 1951 / 1h50

avec Kirk Douglas, Jan Sterling, Robert Arthur, Porter Hall

scénario Walter Newan, Lesser Samuels, Billy Wilder

 

affiche

Tag(s) : #cinéma

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