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ks0.jpgIl y a plusieurs manières de regarder Le discours d'un roi. La première est de ne pas tenir compte du contexte dans lequel on le voit, à savoir celui d'un vaste succès aussi bien critique que public, avec un couronnement par la case Oscars, et de refuser de mettre en perspective les représentations induites par ce succès. La seconde nous oblige justement à le regarder en ayant à l'esprit ces critères, cette large reconnaissance donnant au film un statut bien particulier. Pour faire un parallèle totalement arbitraire, c'est un peu comme le dernier album de Radiohead (après tout, ce blog s'appelle idiotheque) : parce que le groupe est connu et reconnu, on l'écoute différemment des autres groupes, avec des attentes plus grandes et des crispations plus prononcées elles aussi, mais surtout on est prêt à lui consacrer davantage de temps. C'est un privilège tout autant qu'une chape de plomb avec laquelle il faut composer. Il en va de même pour Le discours d'un roi, film plutôt anodin au premier abord, mais dont la portée interpelle et interroge.

 

Dans sa manière de légitimer un ordre établi et le pouvoir en place, Le discours d'un roi surprend par son refus de problématiser le moindre enjeu. Bien sûr le film se focalise avant tout sur le "privé", l'intimité du futur Georges VI en prise avec son handicap, un bégaiement l'empêchant de tenir le moindre discours en public, particulièrement lorsqu'il est retransmis à des millions d'auditeurs (on est également à une période où les télécommunications deviennent incontournables). Avec un tel sujet, on a bien entendu droit à toute la rhétorique sur le dépassement de soi, l'humiliation publique à accepter, la quête de reconnaissance, les obstacles à surmonter, le tout avec la complicité d'un coach anti-bégaiement tellement sympa et impliqué qu'on se croirait au cinéma.

Pourtant ce n'est pas tellement sur ces facilités et ces bons sentiments que le film dérange le plus, mais plutôt dans sa façon d'appréhender le monde qu'il décrit. Je vois les premières attaques venir : parce qu'on ferait un film sur la monarchie sans la critiquer ouvertement, on serait forcément un fervent défenseur de Philippe De Villiers et on porterait des chevalières à chaque doigt ? Trop facile trop facile, certes. Cela reviendrait à dire que parce qu'on passe ses vacances chez un dictateur tous frais payés, on soutiendrait automatiquement le-dit dictateur... Allons donc, ne nous emportons pas.

 

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L'habit ne fait pas le moine.

On peut être habillé comme un con et avoir un coeur gros comme ça.

 

Laissons de côté l'intrigue principale du film et penchons-nous sur la description proposée de l'entre deux guerres, période où le film est censé se dérouler. A ce propos, remarquons que dès qu'un film choisit de s'attaquer directement ou indirectement à la Seconde guerre mondiale, il part avec un sérieux avantage dans sa poche, surtout lorsqu'il est centré sur le destin forcément tragique d'un protagoniste (La rafle, Le pianiste, Elle s'appelait Sarah, The Reader, La vie est belle, Monsieur Batignolles,...). Le discours d'un roi n'est pas à classer dans cette catégorie, mais il participe de cette même volonté de se ressouder derrière des valeurs humaines, sinon humanistes. Ce genre de films marche tout particulièrement à une époque comme la nôtre, où la confiance en la chose publique (res publica pour faire prout prout) est fortement entamée. D'aucuns argueraient qu'un Président rolex n'étant prompt qu'à exacerber les clivages n'y serait pas pour rien dans cette confiance perdue. La réalité est bien entendu plus complexe, la confiance s'étant étiolée au fil des années par une succession de crises et de désillusions, pour aboutir à un désenchantement absolu du monde contemporain. Le besoin de se rattacher à des figures tutélaires incarnant pleinement la dignité et la moralité s'en trouve ainsi décuplé, surtout lorsque ces mêmes figures dissimulent des meurtrissures et des faiblesses ne les rendant que plus humaines. "Bertie" (le futur George VI) incarne à merveille ce cliché et renforce l'idée selon laquelle de tels hommes publics n'existeraient plus aujourd'hui, que notre monde serait dépourvu de représentants du peuple aussi dignes de foi, permettant à certains de nourrir la thèse du "c'était mieux avant".

 

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"Mon ptit Bertie c'est pas parce qu'il a du sang royal qu'il a pas droit à une grosse fêlure intérieure lui aussi"

 

En réalité, avoir le privilège de vivre au sein d'une zone géographique pacifiée ayant traversé plusieurs siècles de conflits ne peut se concevoir sans prendre en compte certains revers. L'affaiblissement du lien entre un leader et son peuple en est un. De façon positive, on peut alors parler d'émancipation du peuple qui n'a plus à s'identifier à une icône symbolique derrière laquelle se protéger. De manière plus négative, on constate une démocratie fragilisée par un taux d'abstention toujours plus fort et une démobilisation rampante. C'est dans ce contexte également que l'on cherche de nouveaux motifs de rassemblement et d'indignation (et ils sont nombreux) auxquels se rattacher et se souder. Le succès en librairie du petit essai de Stéphane Hessel, Indignez-vous, s'inscrit tout entier dans cette logique, tout particulièrement lorsqu'il en appelle aux valeurs du Conseil National de la Résistance. A cet égard, le cinéma est justement là pour recréer un imaginaire, un lien entre les puissants et les citoyens.

De ce point de vue, Le discours d'un roi reflète les attentes du spectateur quant à ce rapprochement. Remarquez d'ailleurs l'utilisation d'un pronom indéfini pour le titre français du film plutôt que le pronom personnel originel. The King's Speech - Le discours du roi - devient ainsi Le discours d'un roi, comme s'il fallait normaliser la monarchie en rappelant que le roi  n'est qu'un parmi plusieurs. Cette empathie se poursuit avec l'importance accordée au diminutif "Bertie" tout au long du film (certes moins pompeux et compliqué à retenir que Albert Frederik Arthur George), comme pour nous dire qu'un roi est un individu comme un autre, avec sa vie privée et ses petits surnoms un brin ridicules.

 

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Aux gros hommes la patrie reconnaissante ? Un Churchill mythologique tout en rondeur,

rassurant et conforme à nos représentations symboliques.

 

Le film ne s'arrête pas en si bon chemin et offre une représentation pour la moins archétypale des grandes figures historiques qui traversent le récit. En cette période d'avant guerre (le film se situe essentiellement entre 1925 et 1939), l'incarnation d'une nation était essentielle afin de fédérer les masses derrière la "mère patrie". On connaît à ce propos la manière dont le général De Gaulle s'est construit sa propre mythologie dès 1940 et le rôle qu'a joué le cinéma dans cette démarche. L'interprétation de Winston Churchill proposée par Timothy Spall (vu et aimé chez Mike Leigh) est l'exemple le plus patent de cette construction mythologique : tout en roublardise et mimiques hypertrophiées, Churchill est soudain transformé en caricature de lui-même, telle une image faussement rassurante d'un visionnaire au sang froid prêt à affronter l'ennemi avec son flegme légendaire. Les scènes où il apparaît prêtent à sourire tant cette propension à incarner un personnage au-delà du réel est manifeste.

 

La représentation du Premier Ministre britannique Stanley Baldwin s'inscrit dans cette même logique. S'il n'a su décrypter aussi bien que Churchill les intentions réelles de Hitler, il ne sort pas moins grandi de l'épreuve en prenant acte de sa désarmante naïveté puis en se retirant sagement du pouvoir. Le discours d'un roi participe de la création de cet imaginaire commun à tous divisant schématiquement le monde entre un ordre juste à défendre et une tyrannie à éradiquer. C'est dans ce mouvement que le film irrite le plus, dans ce manque de recul absolu par rapport à son sujet, dans cette foi aveugle en un ordre établi et prétendument juste puisque luttant contre l'horreur absolue. Là encore, plus de nuances et de distance critique n'eurent pas forcément été superflues. Mais construire un imaginaire fédérateur implique sans doute de passer par des archétypes simplistes permettant de rassembler le plus grand monde derrière des valeurs communes et rassurantes. Pour le meilleur, et pour le pire.

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