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Du grotesque, des questions existentielles, des signes et du vide : que nous dit The Dark Knight Rises ?

 

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Huit ans après avoir débarrassé Gotham City du Joker et s'être accusé des crimes commis par le procureur Harvey Dent, Bruce Wayne (le milliardaire sous la cape de Batman) vit reclus dans son manoir où il enchaîne les petites sauteries du type "ces soirées de Monsieur l'Ambassadeur sont toujours un succès" sans jamais se montrer, parce qu'il a une canne et qu'il se laisse pousser le bouc. Son spleen se portait très bien jusqu'à ce que débarque Catwoman (Anne Hathaway) dans sa combinaison en latex, noire et moulante. Frisson. Bruce Wayne sort donc de sa retraite pour amorcer un jeu du chat et de la chauve souris (lol) avec elle, quitte à laisser tomber sa canne et à raser son bouc (l'équation Batman + bouc manquant de sex-appeal).

Tout n'est pourtant pas si simple à Gotham. Bane, un gros méchant qui a dû mal lire Nietzsche et Marx, décide de détruire Gotham City en subtilisant une arme atomique à Wayne Enterprises conçue par un savant russe (pas trop Pussy Riot) obligé de collaborer. Entre deux explosions et des tunnels de dialogues enrobés de musique Hans Zimmerienne, on comprend que Bane a appartenu à la fameuse Ligue des ombres, organisation physico-philosophique dont est issu Batman et que le chevalier noir a préféré détruire suite aux dérives fascisantes de son fondateur (tout ça c'est dans Batman Begins, le premier volet de la trilogie). Parce que ce sont des crétins, tous les flics de Gotham (tous sauf un) se retrouvent coincés dans les égoûts de la ville où ils recherchaient Bane. Ce dernier et sa petite armée personnelle en profitent donc pour foutre le bordel à la surface.

Et Batman dans tout ça ? On le voit très peu le pauvre. Il n'arrive qu'au bout de la première demi-heure sur sa bat-moto, tente de filer quelques claques à Bane avant de se faire méchamment corriger et d'être envoyé au fond d'un puits dans un coin paumé d'Orient, ambiance bourbier irakien (l'Orient, ce nouvel enfer). Là forcément, c'est le gros doute dans la tête de Bruce/Batman : il a vieilli, s'est ramolli, on le voit à peine 5 minutes en Batman et pouf il disparaît, et pour couronner le tout c'est Anne Hathaway qui a contribué à l'enfouir dans ce trou. Du coup il se laisse à nouveau pousser le bouc.

 

Arrive alors un moment dans la vie d'un scénariste hollywoodien où, pour permettre à son héros de se dépasser, il ne semble avoir d'autre choix que de faire appel au fameux vieux sage aveugle qui, de film en film, est toujours là quand il faut. Que ce soit en haut d'une montagne ou, comme ici, au fond d'un puits (qui est en fait une prison à ciel ouvert avec fibre optique), le vieux sage est un adjuvant fort utile qui saura transmettre à Batman la foi nécessaire pour sortir de ce trou à rat (et à chauve souris donc, lol n°2). Et ainsi raser son bouc une deuxième fois.

 

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"Je te tiens tu me tiens par la barbichette" (air connu)

 

Il y a donc du grotesque dans The Dark Knight Rises, le parangon étant la scène d'ores-et-déjà culte [attention SPOILER] de la mort de Miranda Tate, personnage joué par une Marion Cotillard au sommet de son art, dont les internautes se sont emparés avec joie et férocité, comme en témoignent ce Tumblr ou ce détournement. Pour autant, le film de Christopher Nolan effleure quelques questions stimulantes, en phase avec son temps, qu'il serait idiot d'écarter. 

 

Sonder l'Amérique contemporaine

Les Batman de Christopher Nolan sont d'abord un état des lieux de l'Amérique qui, après le traumatisme du 11-Septembre, ne peut plus regarder la fiction avec la même légèreté, l'intrication avec le réel étant devenue le paradigme central des images. À cette violence brute du réel qui imprègne profondément Batman Begins et The Dark Knight s'ajoutent les ravages causés par la crise financière de 2008.

Certes, dans The Dark Knight Rises, Bane prend le pouvoir à Gotham City en agitant le spectre d'une explosion nucléaire. Mais il n'oublie pas pour autant de matiner son discours d'une rhétorique anti-puissants qui fait son effet. Peut-être est-ce par opportunisme, voire par populisme bon marché, que le réalisateur de Inception s'en prend aux puissants du monde par l'intermédiaire de Bane. "L'ambiguïté tendancielle du cinéma hollywoodien" évoquée par le critique Noël Burch dans un texte resté célèbre pourrait parfaitement s'appliquer aux Dark Knight de Nolan, entre un attachement aux doctrines sécuritaires et ses élans anarchistes. Chez Nolan, les vrais méchants ne sont là ni pour l'argent (la célèbre séquence dans The Dark Knight où le Joker brûle une montagne de dollars) ni pour dominer le monde. Ils sont plutôt l'incarnation d'un désespoir nihiliste, d'une volonté d'en finir avec l'humanité et ses dérives, avec sa pourriture constitutive, à l'image du Travis Bickle de Taxi Driver. Malheureusement, on est très loin du caractère dérangeant et retors développé par Martin Scorsese.

 

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"Qui c'est le plus beau ?"

 

Être un héros "normal"

Christopher Nolan sait bien qu'en 2012, quatre ans après la crise financière qui n'en finit pas de déprimer le monde occidental moderne, un héros auquel le public s'identifie ne peut plus être un milliardaire, encore moins un héritier (l'inverse du self made man). Puisque Bruce Wayne cumule ces deux tares, le réalisateur s'empresse de mettre en scène la ruine financière de son héros, lui rendant ainsi sa "normalité". Surtout il fait de Catwoman une fille issue des bas-fonds populaires qui doit apprendre à se débrouiller seule et à transgresser les règles pour s'en sortir, vivant d'expédients et de recels dans un appartement miteux de Gotham. Moderne et en phase avec son temps, elle partage sa vie avec une autre femme, la stimulante Juno Temple vue et aimée dans le Kaboom de Gregg Araki. Bien-sûr au final la morale mâle hétérosexuelle reprend le dessus, Catwoman finira dans les bras du très viril Bruce Wayne qui, pour sa part, préférera fuir le plus loin possible les avances d'un Robin transi d'admiration qui refoule sa véritable identité (il se fait appeler "Blake" jusqu'aux 5 dernières minutes).

 

Au final, The Dark Knight Rises laisse donc un goût mitigé dans la bouche. Par-delà le grotesque de certaines séquences et dialogues, on regrette que Christopher Nolan n'ait pas davantage osé investir les dilemmes moraux qui animent ses protagonistes. Simple pantin mu par les caprices d'une fille à papa, Bane est bien loin d'incarner les espoirs de rébellion perverse qu'on lui prêtait. Quant à la morale du héros anonyme et masqué à l'ère de Wikileaks et de la transparence, elle laisse songeur. Toute société, pour survivre et se perpétuer, a besoin de secrets. Qui saura les garder ?

 

The Dark Knight Rises

de Christopher Nolan

USA / 2012 / 2h40

avec Christian Bale, Anne Hathaway, Tom Hardy, Joseph Gordon-Levitt, Marion Cotillard, Gary Oldman, Morgan Freeman

scénario Christopher Nolan, Jonathan Nolan

Tag(s) : #cinéma

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