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bs"It's perfect". Les derniers mots prononcés par Natalie Portman dans Black Swan témoignent de toute la modestie de Darren Aronofsky, rejoignant ainsi son compère Tarantino qui concluait son Inglourious Basterds par "It's my masterpiece". Au-delà de cette modestie qui ne devrait pas l'étouffer, on détecte chez Aronofsky la propension à vouloir réaliser lui aussi "son" chef d'oeuvre : s'attaquer à une oeuvre reconnue telle que Le lac des cygnes plutôt qu'à une relecture post-moderne de La danse des canards, troquer les oripeaux bling-bling de sa mise en scène contre un style plus posé (mais non dépourvu d'audace), si possible recruter une jeune et belle actrice au talent jusque là assez mal exploité (Garden State, Blueberry Nights et La menace fantôme peuvent traumatiser pas mal de générations de cinéphiles), pour enfin parsemer l'ensemble de conflit oedipien mal digéré, avec des soupçons de tragédie grecque, le tout profondément ancré dans son époque. Allons donc Darren... on te voit venir ! La première partie du film s'arqueboutte sur ces pré-requis, et semble embarquer le spectateur en terrain connu - et par conséquent déceptif. La suite, fort heureusement, le prendra à rebours, contrariant ses suppositions les plus folles.

 

Black Swan reprend la trame du Lac des cygnes de Tchaïkovski et fait s'interpénétrer le quotidien de Nina (Natalie Portman, étincelante en mode oscarisable) avec le personnage qu'elle doit incarner dans le ballet. Talentueuse et perfectionniste (voir ses pieds en compote, c'est à peu près aussi sexy qu'imaginer le deux pièces de MAM en Tunisie), Nina est une petite fille protégée par sa mère qui découvre sa féminité mais aussi sa part d'ombre à mesure qu'elle s'émancipe des schémas imposés.

 

Black-Swan (3)

"- Miroir dis moi qui est la plus belle...

- C'est maman."


D'emblée, Black Swan impose des univers symboliques très marqués : panoplie blanche pour la gentille et pure Nina, noire pour la sensuelle Lily, chambre rose bonbon débordant de peluches comme symbole de l'innocence (mais bon sang que c'est niais les peluches), parallèle appuyé entre la vie de Nina et Le lac des cygnes, pouvoir castrateur de la mère (le véritable cygne noir, c'est elle). Si les ficelles sont un peu grosses, on ne peut en revanche reprocher l'extrême cohérence de l'entreprise. Traité sur le mode du thriller - voire du conte horrifique -, ce rapport castrateur entre mère et fille est sans doute la partition la mieux travaillée du film. Brian De Palma (Carrie au bal du diable) ou David Cronenberg (Cromosome 3) nous avaient averti : en général, quand maman interdit la moindre sortie, qu'elle vous appelle tous les quart d'heure, qu'elle continue à vous couper les ongles alors que vous avez du poil sous les aisselles, qu'elle dort dans votre chambre puis en retire la poignée de la porte, il y a des chances que vous héritiez de quelques troubles du comportement. Pourtant, si Black Swan n'est certes pas un monument de finesse, il n'en est pas moins une oeuvre éminemment subtile.

 

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Si cela vous arrive souvent, n'hésitez pas à consulter

 

Tout le film est traversé par une pulsion de contrôle - la mère sur sa fille, la fille sur son corps, Aronofsky sur son oeuvre. La perte de contrôle dont est soudain victime Nina, à mesure qu'elle se libère, s'interprète comme un symptôme de la rivalité sourde et taboue entre une mère et sa fille. Erica, la mère de Nina, fut danseuse dans la même prestigieuse compagnie que sa fille sans pourtant connaître la même reconnaissance, elle encourage sa fille à continuer tout autant qu'elle la retient, en l'enfermant dans sa chambre, en valorisant les danseuses "figurantes" plutôt que la danseuse étoile, en lui offrant un gâteau ne correspondant pas tout à fait aux normes Weight Watchers, en repoussant la moindre velléité d'émancipation. Pourvoyeuse de repères essentiels pour sa fille, la mère ne peut accepter d'elle qu'elle s'assume en corps sexué, désirable et émancipé. A mesure qu'elle s'affranchit de l'autorité de sa mère, Nina pénètre un territoire effrayant puisqu'inconnu, se détache du corps maternel pour affirmer son individualité, personnifiée par un double (Lily) qu'elle devra "avaler" (on n'est d'ailleurs pas loin de David Lynch lors d'une impressionnante séquence schyzophrénique). Nathalie Heinich, sociologue, va jusqu'à parler d'"inceste platonique" en évoquant la relation mère/fille et invite à se départir des représentations strictement positives affiliées à l'amour. L'amour, sincère, d'une mère pour sa fille peut se révéler ambigu en ce qu'elle n'hésite pas à pénétrer son intimité, à refouler ses pulsions, à brouiller les frontières entre désir et rivalité. 

 

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"Tu vas pas commencer à me faire chier avec ton corps qui change hein..."

 

Au final, ce n'est pas tant de perte de contrôle qu'il s'agit que d'acceptation de soi. Nina, pour réussir sa mue, doit synthétiser ses identités  - la notion d'identité, vaste leurre, ne pouvant se penser qu'au pluriel. En ce sens, la transformation est impensable sans l'intervention d'un personnage mâle, Vincent Cassel en l'occurrence, dont la virilité et le magnétisme sied bien à l'allégorie du prince. Le chorégraphe sert de liant entre les deux pôles de la personnalité de Nina (cygne blanc contre cygne noir), le mâle permettant à la petite fille de devenir femme, d'accepter son statut d'être sexué.

Cette acceptation de "l'être en soi" (sens premier de "identitas", terminologie latine de "identité" - référence Bouillon de culture de la semaine), Nina n'y parviendra qu'en passant par la mort, fut-elle symbolique, ultime étape vers une renaissance dans un corps émancipé, adulte, "parfait".

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