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Affiche-Des-hommes-et-des-DieuxDes racistes en France ? Ah ben  non alors, le succès de "Des hommes et des dieux" semble nous dire tout le contraire. En France, non seulement on réalise des films sur la paix et la fraternité, mais en plus le public va les voir... et en masse !

 

 

Mmh je sais pas vous, mais dans un pays où 70% de la population estime que l'islam est effectivement une menace, que arabe est un synonyme de musulman qui est un synonyme d'islamiste qui lui-même serait un synonyme de terroriste, où 79% estiment que les Roms commencent à nous gonfler sévère avec leur liquide vaisselle aux feux rouges, où l'on se félicite de nommer un "préfet musulman" comme on nommerait un "préfet protestant" plutôt que "catholique", l'unanimité autour du dernier film de Xavier Beauvois peut également éveiller certaines interrogations, pour ne pas dire suspicions.

 

Il ne s'agit pas de remettre en cause les qualités intrinsèques au film, évidentes - ni de suggérer que Nicolas Sarkozy et Eric Besson sont derrière la caméra. Film d'esthète ascétique (tout un programme), "Des hommes et des dieux" est évidemment un grand film : Xavier Beauvois a su contourner le film à sensation, se concentrer sur l'humain (cf "des hommes"), évoquer de "vraies" valeurs comme l'engagement, le sacrifice, la foi - le tout avec une rigueur monacale de circonstance. Comment se fait-il que ce qui agace généralement tant dans le cinéma d'auteur soit ici plebiscité à ce point ? On pourrait s'en réjouir : fini le temps où on trouvait super émouvant d'entendre Céline Dion s'époumonner pour deux tourtereaux sur un bateau qui prend l'eau, finie l'époque où le sacrifice c'était Richard Gere qui plaque sa vie de golden-boy pour une prostituée au grand coeur, fini le temps où l'engagement était incarné par un Gérard Jugnot apprennant à chanter à des pré-pubères ! Fini tout ça, oui fini !

 

"Des hommes et des dieux" c'est donc l'histoire de huit moines vivant peinard dans leur monastère en Algérie, heureux de psalmodier, de chanter des cantiques, d'étudier tranquillou des textes religieux (quoique ce pourrait tout aussi bien être des manuels révolutionnaires voire la biographie non officielle de Sid Vicious), de manger des frites McCain et de repsalmodier, de rechanter des cantiques et de re-étudier (mais quand même pas de remanger des frites McCain). En tant que bons chrétiens, ils portent secours à la population du village algérien voisin en proposant des consultations médicales sans médecin traitant déclaré, prient pour les victimes des attentats qui sévissent aux alentours, et vont même jusqu'à remplacer Le Doc (le mec sur Fun Radio en 1993) pour délivrer leur point de vue sur l'engagement amoureux. Comme ce sont des moines et non de vulgaires humains (cf "des dieux"), nos huit gaillards sont également confrontés à un véritable dilemme une fois la menace indépendantiste déclarée : continuer à manger des McCain dégueues sur place ou tenter d'autres aventures culinaires dans des contrées plus accueillantes ? Comme ce sont des moines et non de vulgaires humains (ibid.), ils optent pour la solution la plus dangereuse et en profitent pour appeler un pote à eux en renfort (pas de bol pour lui). Beauvois prend le temps de présenter ce quotidien et c'est souvent très beau, la photographie est sobre et puissante, les contrastes entre scènes intérieures et extérieures sont saisissants, l'épure subjugue tout autant qu'elle déçoit - le film ne délivrant au final qu'un message bien tiède.

 

Des-Hommes-et-des-Dieux 5

"Qui reveut des frites McCain ?"

 

Cette réserve énoncée, rappelons (le faut-il vraiment ?) que le film de Beauvois est unanimement salué pour sa réflexion sur la fraternité, l'humanisme, la paix et le sacrifice. Il est entendu que les journalistes employant ces termes ne savent en général pas de quoi ils parlent, peut-être feraient-ils mieux de réfléchir aux raisons de la réception unanime du film en France. Bien-sûr les musulmans sont présentés sans manichéisme, avec une certaine finesse même (la poignée de main entre frère Christian et le chef terroriste en atteste), et pourtant il n'aura échappé à personne que le point de vue dominant du récit est celui émis par la communauté chrétienne. "Ouais mais t'abuses là, c'est normal c'est l'Histoire avec un grand H qui veut ça" me rétorquerez-vous. En réalité, un film parle d'abord de l'époque à laquelle il est réalisé - surtout lorsqu'elle est pour le moins troublée par des débats nauséeux sur l'islam (port du voile, contruction de mosquées et de minarets, viande halal, identité nationale, valorisation des "bons" Français...). En apparence, "Des hommes et des dieux" place l'islam et la chrétienté sur le même plan mais au final, la seule religion véritablement valorisée est - ô surprise - la chrétienté. Bien que se déroulant en terre d'islam, la religion de Mahomet est constamment tenue à la marge du récit, en retrait, "à sa juste place" ? En refusant de faire un film politique (but honorable), Beauvois refuse de s'appesantir sur les motivations des terroristes (indépendantistes, islamistes, barbus, un peu tout à la fois).

"Des hommes et des dieux" propose une fraternité plutôt occidentalisante, acceptable selon nos propres systèmes de valeurs, forcément plébiscitée de par chez nous puisque valorisant la position des moines catholiques plutôt que celle corrompue ou illuminée des politiciens et terroristes algériens. On n'est pas loin finalement d'un certain postcolonialisme paternaliste légitimant la présence française sur des terres livrées à la barbarie ordinaire où les "bons arabes" (et oui ça existe aussi) seraient les principales victimes.

   Des-Hommes-et-des-Dieux_17.jpg

"Si tu me sers la main, c'est que c'est un film sur la fraternité"

 

Il ne s'agit pas d'accuser Xavier Beauvois de véhiculer ces discours intentionnellement - il est même à peu près certain qu'il s'y oppose totalement. Pour autant, ce type d'hypothèses pourrait être davantage interrogé afin de prendre du recul quant à la réception consensuelle faite du film. Au même moment, le dernier film de Rachid Bouchareb, "Hors la loi", est un échec cinglant en salles, ce qui n'est pas forcément pour nous rassurer : le film explore les zones d'ombre de l'histoire nationale, met à mal la bonne conscience française, donne la parole aux Français issus de l'immigration. Mais pour fédérer un large public, nul mystère qu'il est préférable de laisser de côté la défense d'un vrai pluralisme pour privilégier un prétendu universalisme. Des hommes, des dieux, tous égaux, sans distinction. Pourquoi polémiquer ? Le monde est tellement beau. 

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