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MIROIR MON BEAU MIROIR

Mon itinéraire de cinéphile (si on peut dire) débuta de façon pour le moins musclé dans les années 1980, époque bénie où l'on pouvait réaliser un film en décidant simplement de flinguer un maximum de jaunes en 1h30. Fallait les comprendre les ricains, ils sortaient d'un véritable fiasco vietnamien et venaient de remettre au pouvoir un mec qui en avait, histoire de relever le pays, de le reviriliser à coups de sulfateuses et de corps bodybuildés - Stallone, Schwarzenegger, Van Damme, Willis, Norris comme hérauts/héros d'une époque où le clivage entre les méchants d'un côté et les gentils de l'autre n'avait jamais été aussi fort (que ce soit au cinéma ou en géopolitique, le premier n'étant souvent que le reflet du second). Ouais on savait rêver à l'époque.

 

En revoyant "Commando" l'autre soir - formidable nanar réalisé par un illustre inconnu -, je me suis dit que c'était le film idéal pour entamer ce blog. Petit goût de madeleine proustienne ? Non pas vraiment, plutôt une furieuse envie de réfléchir (ouais enfin pas trop quand même) à ce qui pouvait tant plaire dans ce genre de films à une époque pas si lointaine.

 

Le pitch pour ceux qui ont oublié cette intrigue très ambitieuse : Matrix, commando retiré, vit tranquillou dans la forêt avec sa fille de 8 ans et passe son temps à couper du bois. Mais attention, pas du petit bois pour passer l'hiver au coin du feu. Non non, son but,  a priori, est de participer à la déforestation des Etats-Unis. Un vilain général sud-américain fomente un plan machiévélique avec l'aide d'un ancien camarade de Matrix (un mec moustachu croisé chez Scorpions sans doute) : "hé, on kidnappe sa fille et on lui dit de tuer le président du pays sinon on lui rend pas sa fille, et après on gouverne tranquillement le pays - Ah ouais il est trop cool ton plan, tope la !". Merde, ces cons ils avaient vu ni Terminator, ni Conan le Barbare. Du coup ils pouvaient pas savoir à qui ils s'attaquaient vraiment. La suite vous la devinez. Matrix prend ses couilles dans ses deux mains et vient chercher sa fille à coup de lance roquettes, de mitraillettes, de couteaux de boucher, de grenades et de pleins d'autres trucs super marrants. Après les avoir tous éclatés (certains se sont amusés à compter le nombre de tués dans le film), il rentre chez lui avec sa fille, sa nouvelle copine récoltée en chemin et part déforester l'Amérique du Sud.

 

commando2.jpg

"Chérie j'ai ramené du petit bois pour le poele"

 

"Commando" sort en 1985 et rencontre un joli succès en (très) grande partie grâce à l'aura dégagée par Schwarzenegger à l'époque, mais pas seulement. Ou plutôt cette aura pouvait s'expliquer de plusieurs manières. Les années 1960 et 1970 ont été celles de la libération du corps féminin : ras-le-bol des corsets, ras-le-bol des sous-vêtements, vive les seins nus sur la plage ! Ca n'a l'air de rien 40 ans après, n'empêche qu'à l'époque ça devait s'agiter sec dans le ciboulot de ces messieurs. L'attention portée au corps est alors devenue centrale, jusqu'à le sacraliser et en faire un véritable objet de culte : développement des produis de beauté, de la chirurgie esthétique, des couvertures de magazine vantant les corps, refus du vieillissement... Il ne s'agit pas ici de refaire l'histoire du corps, mais disons que cette nécessaire émancipation du corps a engendré l'avènement d'un nouvel individualisme basé sur l'ego et le narcissisme, consécutif à la baisse d'influence des grandes institutions et de l'Eglise tout particulièrement.

Face à la libération du corps féminin et la claque vietnamienne, il s'agissait pour le mâle de retrouver de sa superbe - "Commando" s'inscrivant tout entier dans ce processus très ericzemmourien de revirilisation de la société. Le film n'est rien d'autre qu'une ode au corps ultra-virilisé de Schwarzenegger. Comme dans un véritable strip-tease, il traverse le film en dévoilant toujours un peu plus son corps : costume gris cramoisi au départ, la veste tombe rapidement (juste après s'être accroché au train d'atterrisage d'un Boeing), le T-shirt débraillé arboré pendant une bonne demi-heure laisse subtilement apparaître son torse, avant de carrément sortir le grand jeu en maillot de bain torse bombé et d'enfiler une combinaison militaire (la même que dans Predator) qu'il lâche rapidement pour finir le film tous muscles déployés. La fascination pour ce corps hors-normes est une réponse aux mouvements féministes qui ont marqué la décennie précédente. En décidant de reprendre le pouvoir  (qu'il n'avait jamais réellement perdu), le mâle redevient objet de fascination, symbolise la sécurité et est incarné par Arnold Schwarzenegger lui-seul (les autres corps masculins n'existent quasiment pas - ils ne font que trépasser, à l'exception du frère ennemi moustachu censé incarner le machisme dans tout ce qu'il a de plus écoeurant).

 

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"Zut j'ai encore perdu mon T-shirt"

 

"Commando" n'est qu'un exemple parmi d'autres d'un processus s'étant largement généralisé dans une bonne partie des 80's : "T'as peut-être de gros nichons mais c'est pas ça qui va nous sauver poupée". Et soudain, pfouit... que s'est-il passé ? La Guerre froide terminée et la menace éloignée pour un temps, l'exaltation des corps bodybuildés - utopie d'une nation protectrice de la veuve et de l'orphelin - ont laissé place à des John Mc Lane alcooliques (Une Journée en enfer, 1995), des héros obligés de se sacrifier (Armageddon, 1998) ou franchement mélancoliques (Batman le défi, 1992). L'après 11 septembre a redéfini un certain nombre de critères du film d'action américain, remis les super-héros en première ligne, mais le trauma subi a laissé des traces. L'époque des Schwarzenegger et consorts est belle et bien derrière, et ce ne sont pas les vaines tentatives de retour d'un Stallone lifté ("Expendables" cet été) qui y changeront quoi que ce soit.

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