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WESTERN UNION

Django Unchained : chef d'oeuvre de son auteur ou arnaque bien emballée ?

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Le succès - critique et public - de Django Unchained a mis en évidence, à mes yeux, une césure de plus en plus marquée entre d'un côté ce que l'on pourrait appeler la "critique légitime" (Inrocks, Le Monde, Libé, Chronic'art, etc) et d'un autre la blogosphère, les réseaux sociaux et autres webzines qui en ont sans doute marre qu'on tente de leur imposer un goût de manière aussi unanime - et donc suspicieuse. 

Alors que la presse dresse les louanges du dernier Tarantino, la toile se montre beaucoup plus critique, reprochant à son Django un emballage trop propre pour être honnête et une certaine inconséquence quant au sujet abordé (l'eslavagisme), sans oublier la personnalité mégalo du réalisateur américain qui aurait vendu son âme et en agace un certain nombre. Mise au point. 

 

Django Unchained, en trois mots

Comme d'hab chez Tarantino, l'intrigue n'est pas d'une complexité inouïe et répond au schéma classique action/réaction. Il reprend le mythe des Nibelungen (un prétendant parti libérer une princesse) qu'il adapte à sa sauce tout en se réappropriant un genre aux codes bien établis (le western). Django (Jamie Foxx), esclave de son état, est affranchi par un certain Dr King Schultz (Christoph Waltz), dentiste germanique reconverti en chasseur de primes, pour identifier et traquer ses anciens maîtres dont la tête est mise à prix. La mission accomplie, le duo parcourt le sud des États-Unis jusqu'au domaine de Calvin Candie (Leonardo DiCaprio), riche propriétaire terrien qui a racheté la femme de Django.

 

Réécrire la mémoire

Depuis Boulevard de la mort (2007), Tarantino semble d'être donné comme mission de réhabiliter les minorités, quitte à réécrire l'histoire et tordre le cou à l'impératif néo-conservateur du "devoir de mémoire" pour au contraire en favoriser une véritable réappropriation par un "travail de mémoire".

Boulevard de la mort détournait la figure du héros individualiste et charismatique pour célébrer la force du groupe, en l'occurrence d'un groupe de jeunes femmes prenant sa revanche sur les assauts machistes et pervers du mâle - manière d'exploser le patriarcat tel qu'il sévit toujours.

Dans Inglourious Basterds (2009), Tarantino célébrait la puissance du cinéma et du récit sur la réalité et l'histoire, faisant sienne la maxime de Chris Marker, "on ne se souvient pas, on réécrit la mémoire comme on réécrit l'histoire". Venger les victimes des crimes nazis non en retranscrivant platement l'innomable, mais en leur redonnant une véritable et jubilatoire puissance d'agir. Il suffit de voir des films proprement dégueulasses comme La Rafle ou Elle s'appelait Sarah, n'hésitant pas à instrumentaliser l'histoire pour faire pleurer dans les chaumières, pour saisir l'intelligence de la démarche tarantinienne. 

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Du blanc, un flingue, un Jamie Foxx : Que la montagne est beeell-heu

Django Unchained poursuit cette même veine se saisissant à bras le corps de la question de l'esclavage. Le film se passe en 1858, deux ans avant la Guerre de Sécession qui a abouti à l'abolition de l'esclavage, mais résonne évidemment fortement avec notre époque. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un hasard si le Lincoln de Spielberg, sur l'esclavage lui aussi, sort en même temps. Le racisme ne s'éradique pas ; il adopte de nouvelles formes, se "légitimise", se recompose, se fond dans la masse, avant de muter à nouveau. Le contexte actuel de crise remue bien des idées rances et pousse au repli et à la peur de l'autre. Le cinéma, nécessairement, s'en fait l'écho, telle une caisse de résonnance du contemporain.

 

Django, raciste malgré lui ?

Le site Le cinéma est politique n'aime pas le film pour plusieurs raisons intéressantes : d'une part ce n'est plus tant l'oppression des blancs à l'égard des noirs qui est dénoncée que celle des pro-esclavagistes  à l'encontre des anti-esclavagistes, "diluant la dimension raciale de l'oppression". Schultz contre Candie (gentil blanc / méchant blanc) et Django contre Stephen (gentil noir / méchant noir) : le racisme ne serait pas tant structurel que simplement idéologique. Malaise.

Le site reproche aussi au film la place à peu près inexistante accordée aux femmes. Broomhilda (Kerry Washington) - la princesse à libérer - est une figure archétypale, incapable de masquer ses émotions (c'est une femme), privée de toute puissance d'agir, manquant à plusieurs reprises de faire échouer le plan échafaudé par Django et Schultz.

Last but not least, Tarantino ne ferait qu'interpréter l'histoire avec son point de vue de dominant. C'est au contact de l'homme blanc que Django parvient à s'émanciper et à acquérir ce que d'aucuns appelleraient une "culture" (bonnes manières, connaissance des mythes et légendes, etc). Un regard pas très éloigné du colonialiste venu "apporter la civilisation" en Afrique.

 

Le système Tarantino : inconséquent ?

Outre ces critiques pertinentes, un des reproches qu'on pourrait faire à Tarantino serait de ne laisser aucune chance à l'Histoire au profit de l'histoire. Critiquer les moeurs et pratiques d'une société disparue avec les codes et les valeurs d'aujourd'hui, l'imposture intellectuelle n'est pas loin et le procédé assez facile. Le spectateur s'identifie forcément à Schultz et à Django dont les codes d'interprétation du réel sont très proches des nôtres (anti-esclavagisme, discours éclairé). Et bien-sûr on déteste ouvertement Calvin Candie, ignoble collectionneur d'esclaves, adepte de combats de mandingues. Une vision du monde assez caricaturale au fond, voire manichéenne, avec les bons d'un côté, les méchants de l'autre, et Tarantino au milieu qui distribue les cartes.

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Le Monsieur Bricolage du XIXe siècle

Vrai aussi que question ambiguïté et épaisseur des personnages, on reste un peu sur notre faim. Django ? Un Noir beau gosse, as de la gâchette, impulsif, venu libérer sa princesse (il est aussi un hommage évident à la blaxploitation des 70's que Tarantino célébrait déjà dans Jackie Brown). King Schultz ? L'excellent Christoph Waltz - en roue libre il faut bien l'admettre (un peu comme Joaquin Phoenix dans The Master) - qui déclame plus qu'il ne parle, et surtout pas aussi ambigu qu'on ne l'aurait cru au début du film. Quant à Broomhilda (Kerry Washington)... comment dire ? J'en esquissais plus haut quelques caractéristiques : oui, c'est une "princesse".

De l'ambiguïté du maître et de l'esclave 

Reste Stephen, personnage interprété par Samuel L. Jackson, qui mérite qu'on s'y attarde plus longuement (au passage on remarque que ni Django, ni Stephen n'ont droit à un nom, quant à Broomhilda elle n'a droit qu'au nom de son ancienne maîtresse germanique). Figure de l'Oncle Bens ou de l'Oncle Tom, il incarne d'abord l'image du bon nègre telle qu'elle continue à être véhiculée de nos jours. Pour faire accepter un système manifestement injuste, Candie a confié à Stephen la bonne tenue de sa maison d'esclaves - mission dont il s'acquitte avec un zèle non feint.

La relation maître/esclave acquiert alors une ambiguïté vertigineuse. C'est Stephen - et non Candie - qui met à jour le plan de Django et Schultz. C'est Stephen qui devine la relation entre Django et Broomhilda. C'est Stephen qui sera le dernier rempart avant la libération de Django. Peut-être est-ce même lui qui manipule le maître, et non l'inverse. On remarque que ses gimmicks et sa démarche de "bon nègre" n'étaient que des artefacts, et le système esclavagiste se perpétue après la mort de Candie, preuve que le vilain blanc n'était qu'un rouage d'un système intégré, accepté et perpétué par les dominés eux-mêmes. Candie pose d'ailleurs une des questions centrales du film : "Why don't they kill us ?"

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  "Be Black Baby" : ou comment intégrer les stigmates de l'oppression

Il faut une certaine audace pour avancer cette idée : tuer l'homme blanc (le dominant) ne suffit pas, encore faut-il se défaire des oripeaux de l'esclavagisme que l'institution a patiemment infusés en chaque esclave. Stephen est un agent du système esclavagiste - tout comme chacun d'entre nous sommes des agents d'un système établi en norme.

On pense aussi à Frantz Fanon, qui dans Peau noire, masques blancs (en 1952), expliquait qu'il ne suffit pas d'éradiquer un rapport de domination (colonialisme, esclavagisme, etc) pour se défaire des habitus intégrés.

La notion de liberté elle-même n'est évidemment pas si simple qu'on veut bien le croire. Car au fond, qui désire réellement la liberté ? Que représente-t-elle ? Le monde occidental ne cesse de s'en faire le VRP le plus ardent (contre les fondamentalismes, contre les oppressions de la femme, contre la privation des libertés des individus - et du libre échange). Mais quand il s'agit d'accorder davantage de libertés (aux homo, aux étrangers - le tout chez soi et non dans un ailleurs exotique), les mêmes s'insurgent et craignent une perte délétère de repères qui empêcherait de faire société. La liberté a bon dos. Le personnage de Stephen incarne avec une rare acuité cette idée rance peu avancée bien qu'omniprésente.

Alors oui, Tarantino, en filmant avec ses tripes, avance parfois des idées qui auraient mérité plus d'égards et de finesse. Ses intuitions conduisent cependant le film dans des directions souvent passionnantes. Il trouve dans le western et l'histoire des États-Unis un théâtre cadrant à merveille la violence de sa mise en scène (le fameux plan du coton éclaboussé par le sang de l'homme blanc). Car au fond, le mélange de fascination et de dégoût qu'éprouvent Django et Schultz face à la violence dont se délecte Candie (les esclaves livrés aux chiens, les luttes à mort entre esclaves) rejoint notre propre ambiguïté de spectateur avide de transgression. Par quoi avons-nous remplacé les combats de mandingues ? Pas sûr que la réponse à apporter soit si glorieuse.

 

Django Unchained

de Quentin Tarantino

USA / 2012 / 2h44

avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio, Samuel L. Jackson, Kerry Washington

scénario Quentin Tarantino

production Stacy Sher, Reginald Hudlin, Pilar Savone

 

Tag(s) : #cinéma

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