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Deux mois après sa sortie en salles, je passe la seconde et me permets un petit détour par Drive. Peut-être ce qu'on a vu de plus enthousiasmant cette année au cinéma.

 

Drive-Poster-UK

 

We suck young blood

Drive, on l'a assez dit et lu un peu partout, c'est d'abord Ryan Gosling - même si la réussite et le brio du film ne tiennent de loin pas qu'à lui. Sans doute arrive-t-il à point nommé, prêt à satisfaire notre pressant besoin de chair fraîche non avariée : beau, flegmatique, tendance gendre idéal (pour plaire à papa) mais rebelle avant tout (pour pas plaire à maman). Brad Pitt annonce le terme de sa carrière d'acteur pour 2013, Robert Pattinson a cette image d'ado prépubère néo-conservateur qui lui colle à la peau, Shia LaBeouf est peut-être ce qui est arrivé de pire au cinéma américain depuis Jude Law, Jon Hamm (aka Don Drapper) est déjà trop vieux pour incarner cette jeunesse icônique, et Leonardo Di Caprio est en train de se perdre à force de courir après son Oscar.

Alors on se console avec Ryan Gosling, quitte à lui dresser des louanges qu'il ne mérite peut-être pas encore. Quoique. Les mâles jaloux s'amusent à rappeler que Ryan Gosling c'est le Disney Club... Il est surtout le co-fondateur de Dead Man's Bones, fantastique groupe de rock indépendant qui ose faire chanter des enfants, sans pour autant tomber dans les abominations perpétrées par feu Michael Jackson (et je ne parle que de musique). Force est de constater que le garçon a une certaine classe et qu'il parvient à imposer une présence alliant douceur (si ce n'est candeur) et déferlement de violence. Cet art du contraste est très certainement ce qui définit le mieux le personnage principal de Drive, mais aussi le film tout entier.

 

drive

Homme au volant... (air connu)

 

Art du contraste

Séquence d'ouverture, intérieur nuit. Un homme (le soldat Ryan donc), filmé de dos, téléphone à la fenêtre d'une chambre d'hôtel et donne des instructions précises quant au déroulement d'un braquage à venir. La caméra s'avance délicatement vers lui, épouse ses gestes avant de se dérober par la fenêtre et de surplomber les lumières nocturnes et les gratte-ciels de la cité des Anges. Cut. Cette douceur augurale est d'emblée contrebalancée : le rythme s'accélère subtilement, la caméra est embarquée en voiture et cadre le "driver" (il n'a pas de nom) en contreplongée.

Un peu plus loin, au volant d'une voiture affrétée pour l'occasion, il attend les deux braqueurs qui l'emploient cette nuit-là, pour 5 minutes (pas une de plus, pas une de moins), branché simultanément sur la retransmission radio d'un match de baseball et sur la C.B. de la police.

Une alarme retentit, les sirènes de police se font entendre. Tension. La logique voudrait qu'une course poursuite halletante s'engage. Au contraire, la cadence de la séquence - et sa réussite - tiennent au contrepoint constant, aux décélérations imposées par le personnage - c'est-à-dire par le réalisateur. Pour semer la police, le driver accélère, ralentit, fait du surplace, se gare, avant d'accélérer à nouveau, soit l'exact inverse d'une course poursuite traditionnelle. La séquence se conclut au milieu de la foule venue fêter la victoire d'une équipe de baseball, foule dans laquelle le personnage se fond littéralement.

 

Cette longue séquence d'ouverture, brillament mise en scène, résume tous les enjeux à la fois formels et narratifs de Drive. La séquence impressionne d'abord par cette architecture singulière qui n'est pas sans rappeler les meilleurs morceaux de rock faits d'instants de grâce, de tension rentrée et d'envolées abrasives. Certains se sont offusqués du prix de la mise en scène remis à Nicolas Winding Refn lors du précédent festival de Cannes. On sent pourtant la patte d'un grand metteur en scène, capable d'insuffler un rythme à la fois fluide et syncopé, qui sait aussi s'effacer pour se concentrer sur le récit seul, en évitant tout mouvement de caméra ostentatoire censé révéler l'étendue de son talent.

D'un point de vue narratif, la séquence rejoint le propos du film qui semble demander comment disparaître, ne plus être là. Et par voie de conséquence, comment se définir et trouver son identité dans cet effacement progressif de soi ? Que le personnage principal n'ait, dans ce contexte, pas de nom ne doit rien au hasard.

 

DRV

Le calme avant la tempête

 

(Super)Héros anonyme

Le personnage, pour anonyme qu'il soit, reprend les attributs classiques du héros : stoïque, sûr de lui, à même de procurer un vif sentiment de sécurité (à Irène et son fils Benicio, à son mentor, et même aux braqueurs). Plus qu'un simple héros, il convoque l'imaginaire des superhéros : débarrassé d'un ridicule costume moulant, il n'arbore pas moins une panoplie saillante, avec blouson marqué d'un scorpion dans le dos et gants en cuir.

Apparus dans les années 1930, les superhéros ont été créés pour exorciser certaines peurs qui hantent nos sociétés modernes. Ils sont pour cela porteurs de valeurs morales destinées à fédérer la société. Leur représentation a pourtant évolué au gré des époques.

De fait, si Drive puise très explicitement ses influences dans les années 1980 (B.O., look vestimentaire, apparats du film de genre), le héros du film n'en est pas moins un pur produit de notre époque. Les années 2000 n'ont cessé de mettre en crise les superhéros, du doute existentiel qui habite le Spiderman de Sam Raimi [2002, 2004, 2007] aux atermoiements moraux du Batman de Christopher Nolan [2005, 2008]. On est bien loin du Superman monolithique et intangible, protecteur de l'Amérique, mis en scène par Richard Donner en 1978 ! Que le "héros" de Drive en vienne à pactiser avec la mafia n'a donc rien d'étonnant. Qu'il soit constamment à la recherche d'une échappatoire non plus (fuir la police, fuir la mafia, être en mouvement). Sa quête est bel et bien identitaire.

 

DRV7.jpg

À la recherche d'une issue ("EXIT") : ce même cadrage est utilisé à plusieurs reprises dans le film

 

Lors d'une séquence forcément moins anodine qu'il n'y paraît, le petit Benicio et Ryan regardent la télévision (un dessin animé sans doute) :

- "C'est un méchant lui ?"

Réponse du gamin : - "Ouais, parce que c'est un requin. Tu trouves qu'il a l'air gentil ?"

L'ambiguïté moderne empêche de tracer des lignes claires et manichéennes, mais pour l'enfant, le réel n'a pas encore pris le dessus. Cette innocence liée à l'enfance a quelque chose de rassurant. Elle est aussi terriblement trompeuse. Les deux pôles qui relient notre personnalité sont magnifiquement représentés dans la séquence de l'ascenseur où un premier baiser langoureux laisse place à un déchaînement insensé de violence pulsionnelle (le héros écrase littéralement le crâne d'un émissaire venu le liquider, dans une scène hommage à Gaspar Noé).

 

Drive emprunte sa structure au conte, avec un héros obligé de constamment avancer ("to drive" implique le mouvement), de délivrer une princesse, de surmonter des obstacles, de transgresser les règles établies pour finalement déterminer sa propre identité. Sur une trame plutôt classique de film de genre, Drive se distingue ainsi par ses lectures polysémiques, plurielles.

Le film se clôt sur les paroles de la chanson phare  ["A real hero, be a human being" - "un véritable héros, un être humain"] qui résument à merveille son propos : un vrai héros se doit d'assumer l'humain en lui plutôt que de constamment chercher à le transcender.

Tag(s) : #cinéma

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