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Libre. L'adjectif est galvaudé, repris, usé, tailladé, perverti, détourné. Puis vint Leos Carax avec Holy Motors.


merde

Les fleurs du pèlerin

 

Pas évident de faire la différence entre un film libre, audacieux, innovant, et un film qui prétend être tout cela à la fois mais ne parvenant qu'à maintenir le spectateur à distance, le laissant choir sur les berges d'un élitisme frelaté. Holy Motors, comme tous les grands films sans doute, avance constamment sur le fil. Mais toujours du bon côté.

 

Du récit brut

Holy Motors c'est d'abord du cinéma, ce que la séquence inaugurale nous annonce sans ambages. Dans une chambre aux lumières tamisées, un personnage couché sur un lit se lève doucement et s'avance vers un mur tapissé d'une mystérieuse forêt (référence à Dante semblerait-il, "Au milieu du chemin de notre vie / Je me retrouvai dans une forêt obscure / Car la voie droite était perdue"). Ce personnage c'est Carax lui-même qui, grâce à une clé fixée au bout de son doigt (la main, outil de l'artiste), découvre une porte secrète ouvrant sur... une salle de cinéma. La métaphore du réalisateur maudit qui revient aux affaires 13 ans après son dernier long-métrage (Pola X en 1999) peut sembler grossière. En un sens elle l'est. Et le spectacle de ces spectateurs passifs, quasi inanimés, peut prêter à sourire. Et pourtant, la séquence concentre l'essence même du projet de Carax : l'éveil du cinéaste habité prêt à nous raconter des histoires. En quelques minutes seulement, on sait qu'on tient là un grand film.

 

carax foret

Le projet Blair Witch

 

La beauté première du cinéma est de raconter de grandes choses à partir de petites choses, réussir à toucher l'universel à partir du singulier, en un sens faire preuve d'humilité sans se départir d'une grande ambition. C'est souvent l'inverse qui se produit : penser faire des grands films en racontant de grandes histoires. Erreur. Carax le sait et additionne les saynètes et les situations hétérogènes mettant en scène Monsieur Oscar (Denis Lavant, alter-ego de Carax), avec comme fil conducteur cette limousine blanche qui traverse le tout Paris et sa chauffeuse Céline, interprétée par Edith Scob, ces "yeux sans visage" dont il sera fait référence à la fin.

 

Bousculer les aveugles

Car pour être libre, il faut savoir bousculer les normes imposées et les cadres forgeant nos représentations. Piller les cimetières, en finir avec ce respect pour les morts pour redonner corps au vivant, renverser les aveugles, bander devant Eva Mendès, et rire. Le scénario est ainsi fait : il avance, progresse, sans se soucier de cette cohérence narrative dictatoriale qui anime l'immense majorité de la production cinématographique. On peut parfaitement mourir puis revenir à la scène suivante. Puisque le cinéma le permet, pourquoi s'en priver ? Cette mise en récit ne se fait fort heureusement pas aux dépens du sens qui, s'il se dérobe sans cesse, n'en est pas moins présent dans chaque plan, chaque image du film, réactivable à sa guise par chaque spectateur. Impressionnant.

 

mendes-lavant

Allumeuse

 

Il arrive un moment où Carax mène son film si haut qu'il peut en faire à peu près ce qu'il veut. Kylie Minogue entonne une chanson néo-disneyienne avec travellings sur-signifiants et violons déployés ? Magnifique. Monsieur Oscar vit en concubinage avec une guenon en banlieue ? Génial. Les limousines attendent le départ de leurs chauffeurs pour philosopher sur leur future disparition, ces moteurs dont l'Homme n'aurait bientôt plus besoin ? Souffle coupé.

 

Poétique des corps

Passer d'un corps à un autre, d'un banquier roulant sur l'or (ces "bouc-émissaires de la misère") à une mendiante venue de l'Est, d'un monstre proto-punk grotesque, érotomane et christique (le monsieur merde de Tokyo) à un vieil homme rendant son dernier souffle, d'un personnage de jeu vidéo filmé sur fond vert à un père de famille affable et terriblement réprobateur, le tout sous le patronnage d'Etienne-Jules Marey cinéaste des premiers temps : l'exercice frise la haute voltige, et n'est pas sans rappeler la célèbre série télévisée Code Quantum où le personnage principal voyageait dans le temps et de corps en corps. Comparaison certes discutable, si ce n'est que le protagoniste interprété par Scott Bakula se prénommait... Sam Beckett.

Et manifestement, l'auteur d'En attendant Godot et de Fin de partie est une source d'inspiration substantielle de Leos Carax qui puise chez le dramaturge cette légère gravité, cette absurdité qui fait sens, "pour la beauté du geste", car comme le remarquait Albert Camus, "l'absurde est la raison lucide qui constate ses limites" (je suis en forme pour les citations aujourd'hui). On retrouve chez Beckett et Carax un même détachement quant aux schèmes normatifs préconçus pour tendre vers une grâce se suffisant à elle-même. Magique.

 

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Léa Seydoux + latex = amour

 

Un dernier mot sur l'entracte musical, tout en scansions rythmiques, une reprise de RL Burnside, "Let My Baby Ride", où Denis Lavant joue de l'accordéon dans une église avant d'être rejoint par tout un groupe (dont Bertrand Cantat, un maudit à l'image de Carax). Une séquence qui prend tout son sens si on veut bien accepter que l'énergie de Holy Motors, mais aussi sa poésie, sont autant à chercher du côté de la musique - rock tout particulièrement - que du cinéma. Résonne alors "Revivre" de Gérard Manset, "On voudrait vivre encore la même chose / Refaire peut-être encore le grand parcours / Toucher du doigt le point de non-retour / Et se sentir si loin, si loin de son enfance". Vivre sa vie, vivre plusieurs vies, vivre le cinéma.

 

Holy Motors

de Leos Carax

France / 2012 / 1h55

avec Denis Lavant, Edith Scob, Kylie Minogue, Eva Mendes, Michel Piccoli, Leos Carax

scénario Leos Carax

 

Tag(s) : #cinéma

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