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DÉSIRS D'ENFANCE

Avec un titre pareil et Philippe Katerine en tête d’affiche, Je suis un no man’s land devait être un ovni, un film qui ne ressemblerait à aucun autre dans le paysage de notre bon vieux cinoche à la française. Le second long-métrage de Thierry Jousse, ex-rédac chef des Cahiers du cinéma, se décrypte avant tout comme un symptôme de notre époque, un film de transition, ni vraiment là ni tout à fait ailleurs, traçant sa voie entre deux pôles, à la fois sans attache et singulier (ça c’est pour le côté ovni), mais aussi profondément attaché aux racines de l’enfance et ancré dans une tradition cinéphilique manifeste (on pense à Jacques Demy, au western, à Guiraudie).

 

Entre fiction et réalité, les frontières deviennent soudain très poreuses. Le Philippe chanteur du film ressemble bien sûr beaucoup au Katerine lunaire qu’on connaît, symbiose parfaite de timidité et d’extravagance.

Alors qu’il entame une tournée dans sa région natale après cinq ans d’absence, Philippe est séquestré par une fan nympho-hystérique (première séquence plutôt hilarante) et parvient à s’enfuir la nuit en pleine forêt. Cette échappée nocturne marque la transition du récit vers la fable, l’indécision entre réel et fictionnel ne revêtant dès lors guère plus d’importance. Vêtu de son seul costume de scène (fusion improbable entre la veste de l’inspecteur Derrick et la combinaison de Neil Armstrong), Philippe atterrit dans le salon de ses parents. Un postulat burlesque au possible – on pense beaucoup à Un jour sans fin – l’empêchera littéralement de quitter son village natal. L’horreur.

 

Subtilement et avec pas mal d’humour, le réalisateur use de la métaphore et nous rappelle qu’on n’échappe pas à son passé comme ça. Chacun en est prisonnier par nostalgie, mélancolie, mauvaise conscience, tiraillé entre  un pressant désir de fuite et un attachement indéfectible à ses origines. C’est dans ce passé que les comptes se règlent. La nostalgie des origines, ce fameux « retour à la terre », à la « vraie vie », résonne de manière particulière parmi les paysages champêtres de Bourgogne et de Franche-Comté où le film a été tourné. Fort heureusement, Thierry Jousse ne se prend ni pour Dany Boon, ni pour Jean-Pierre Pernaut, et évite de nous expliquer que c’est au contact de la France profonde qu’on retrouve les racines de l’humain. Oedipien, sérieux sans être moraliste, le film évoque pas mal de choses à une époque indécise où l’on se tourne plus facilement vers un passé fantasmé que vers un avenir jugé anxiogène (ah le retour de « Champs Elysées » à la télé ! ah le retour de la valeur travail ! oh les méchants euros !), sans forcément oser imaginer les manières de se réinventer.

 

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La fureur de vivre, en Bourgogne.

 

Malgré ses qualités et un tel matériau, le film reste étrangement très peu long en bouche, trop sage par endroits, ne parvenant pas totalement à laisser libre cours à la rêverie. Je suis un no man’s land touche juste mais les images peinent à s’incruster durablement dans notre imaginaire, la faute à une mise en scène trop peu audacieuse, à quelques flottements scénaristiques, au mélange des genres ne prenant qu’à moitié. On aurait aimé un film encore davantage dans un no man’s land du cinéma. Il faut se contenter, non sans plaisir, de ce conte burlesque suffisamment original et subtil pour nous emballer. La prochaine fois peut-être, Katerine osera-t-il réaliser ce film "avec des femmes nues et des handicapés", comme suggéré sur son dernier album. On attend de voir ça.

Tag(s) : #cinéma

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