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La sortie en salles du dernier Almodovar, La Piel que Habito ("La peau que j'habite"), donne l'occasion de revenir sur les films emblématiques plaçant le corps humain au centre de leurs préoccupations. Première des trois étapes : les corps transformés et reconstruits par la science - catégorie dans laquelle La Piel que Habito s'inscrit en plein. 


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Longtemps envisagé comme intangible, le corps doit aujourd'hui s'accorder à nos désirs et à l'idée que l'on s'en fait - quitte à en faire une construction personnelle, "une proposition à reprendre et à affiner" pour reprendre les propos de l'anthropologue David Le Breton. Régimes, cosmétique, bodybuilding, musculation, chirurgie esthétique, pratique sportive intensive : que nous dit le cinéma quant à ce désir de se forger un corps conforme aux représentations qu'on s'en fait ?

 

Frankenstein, de James Whale (1931)

Difficile d'évoquer le corps sans passer par ce monument de science démiurgique tournant au vinaigre, opposant frontalement la science à la nature. A ce stade, ce n'est pas encore de son propre corps dont il s'agit mais de celui d'un "monstre", patchwork humain avec cerveau de criminel (non non je ne parle pas de Frédéric Lefèvre).

Dans La guerre est déclarée de Valérie Donzelli (carton automnal), un personnage résume parfaitement le propos de Frankenstein et de la plupart des films mêlant science et corps : "La différence entre Dieu et un chirurgien ? Dieu ne se prend pas pour un chirurgien".

 

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Quoi ma gueule ?


Les Yeux sans visage, de Georges Franju (1960)

Robert, le chirurgien interprété par Antonio Banderas dans La Piel que Habito, crée un corps à l'image de ses fantasmes et de ses désirs. Almodovar s'inspire bien sûr du mythe de Frankenstein mais aussi du film de Georges Franju, Les Yeux sans visage, dans lequel un chirurgien reconstitue le visage de sa fille accidentée en prélevant la peau d'autres jeunes filles (bien sûr sans se soucier préalablement d'un quelconque accord parental).

Le topo du scientifique brillant mais un poil tarré continue à faire les beaux jours du cinéma de genre. Outre le Almodovar, le dernier exemple en date fut The Human Centipede et son postulat un tantinet débile : construire un mille-pattes humain. A vous d'imaginer comment... 

 

 

Cronenberg, le maître du corps : Chromosome 3 (1979), La Mouche (1986), Faux-Semblants (1988)

Jamais, avant David Cronenberg, la question du corps n'avait été sondée de manière aussi intelligente et subtile au cinéma, mêlant adroitement l'organique au technologique, consacrant le corps comme ultime vérité.

Frissons (1975) et ses corps déshinibés avides de sexe, Rage (1976) et son héroïne développant une excroissance aussi phalique que mortelle,  le corps magnétoscope de Videodrome (1982) et le dérèglement des sens, Crash (1996) et le désir de "reconstruire le corps humain", A History of Violence (2005) et l'impossibilité de faire mentir le corps.

 

Parmi ces réflexions sur le corps transformé, les plus traumatisantes auront sans doute été celles de Chromosome 3, La Mouche et Faux-Semblants. Dans le premier, une mère "soigne" ses troubles psychologiques par une puissance somatique engeandrant des enfants à travers sa tumeur. Programme alléchant s'il en est. Mais aussi réflexion passionnante sur le désir de contrôle des corps que l'on engendre (en VO le film s'intitule The Brood - "La portée") et sur la manière dont l'esprit peut transformer le corps.

 

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Les effets de la thérapie selon Cronenberg (Chromosome 3)


La Mouche sort en 1986 alors que le virus du Sida se propage dans le monde entier et imprègne profondément les imaginaires. Les références au sexe et au risque de transmission de la maladie ne sont donc pas anodines dans cette histoire de fusion involontaire entre l'homme et l'insecte (parasite indésirable). Le scientifique Seth Brundle (Jeff Goldblum) devient étranger à son propre corps en mutation, incapable de trouver le remède à ce mal que son corps a absorbé.

 

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Liliane Bettencourt (La Mouche)

 

Dans Faux-Semblants, la science est là pour permettre à l'individu de se recréer. Deux jumeaux (tous deux interprétés par Jeremy Irons), gynécologues de profession, finissent par rêver de ne faire plus qu'un, de revenir à l'origine de leurs corps, au stade précédant la division du foetus en deux individus distincts. Manipulations génétiques et (auto)-mutilations sont au coeur de ce film portant un regard acerbe sur la fascination scientifique pour le corps humain.

 

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  Si votre gynécologue s'habille de cette façon, n'hésitez pas à consulter ailleurs (Faux-Semblants)

 

La modernité veut que le clivage ne s'effectue plus tant entre le corps et l'âme qu'entre le corps et l'homme lui-même. Ce dernier, par un processus d'individualisation forcené, devient étranger à son propre corps. La science peut être là pour l'y aider, que ce soit de façon involontaire (le savant fou de Human Centipede qui torture ses victimes ou le scientifique dans La Mouche piégé par la technique qu'il a mise au point), ou parce que l'individu l'a sciemment décidé, lorsque la science et la médecine nous permettent de corriger les erreurs naturelles de nos corps. A ce titre, l'eugénisme est l'étape suivante, ce qu'Andrew Niccol a parfaitement su mettre en scène dans le classique Bienvenue à Gattaca (1998).

 

Prochaine étape le corps sécuritaire... ou comment le cinéma se sert du corps pour réaffirmer la puissance d'une Nation.

 

Tag(s) : #cinéma

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