Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Longtemps envisagé comme intangible, le corps doit aujourd'hui s'accorder à nos désirs et à l'idée que l'on s'en fait - quitte à en faire une construction personnelle, "une proposition à reprendre et à affiner" pour reprendre les propos de l'anthropologue David Le Breton.

Régimes, cosmétique, bodybuilding, musculation, chirurgie esthétique, pratique sportive intensive : que nous dit le cinéma de cette volonté de se forger un corps conforme à nos désirs ?

 

rambo2.jpg

Arnaud Montebourg remonte dans les sondages au forceps (Rambo II)

 

Après avoir découvert comment la science s'empare des corps pour dangereusement basculer du côté de la folie, intéressons-nous à ce que le cinéma nous dit de ces corps chargés d'assurer la sécurité des Nations et de ses citoyens - thème qui sera certainement très en vogue dans les prochains mois...

 

Les 80's :  Aux corps hyperboliques la patrie reconnaissante

S'il est une époque où la puissance de l'individu s'est affirmée sur celle de la collectivité, ce sont bien les eighties emmenées d'une main de fer dans un gant de velours par Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Narcissisme décomplexé et bien-être personnel plutôt que luttes sociales ont contribué à bâtir une société néo-libérale et individualiste.

Les études sur la masculinité sont encore très rares, comme si la virilité des corps masculins devait aller de soi (les garçons jouent avec des petits soldats et les filles avec des poupées). Cette virilité n'est pourtant en rien inné mais bien le produit d'un apprentissage. Le cinéma d'action de ces années-là l'avait bien compris en encourageant l'identification du public à ces corps hyperboliques qui ont inondé nos écrans et nos imaginaires (Rambo, Rocky, Conan le Barbare, Terminator, Commando, Full Contact, Delta Force, Predator, Universal Soldiers,...).

 

cm.jpg

François Hollande peut aller se rhabiller avec son régime (Predator)

 

Après le traumatisme du Vietnam, ces corps ultravirilisés avaient pour mission d'incarner la sécurité de la Nation en réinstaurant une droiture morale jugée pervertie. Un nouvel imaginaire des corps s'était installé depuis les années 1960 (révolution sexuelle, mouvements de libération des corps, body art,...) et risquait d'affaiblir la puissance (forcément virile) de nos sociétés occidentales. Evolution que David Douillet aura subtilement ressenti en rappelant que "Tous les hommes sont misogynes. Sauf les tapettes !". Alors, Douillet et Schwarzenegger, même combat ? Pas tout à fait : une ironie distanciatrice pointe parfois son nez chez le second, pendant que le premier s'embourbe dans sa bêtise.

 

Robocop, de Paul Verhoeven (1987)

Les corps de Stallone et Schwarzenegger avaient beau inspirer la puissance et la sécurité, ils n'étaient pas à l'abris des balles. Avec Robocop, le corps sécuritaire entre de plain-pied dans l'ère post-biologique, celle de la cyborgisation et du désir de dépasser le corps humain, cet organisme fragile et périssable.

 

rb2.jpg

Manuel Valls, ministre de l'intérieur (Robocop)

 

Pallier les faiblesses humaines en inventant un corps "50% homme, 50% machine, 100% flic", voilà en gros le topo de Robocop. Malin et corrosif, Verhoeven préfère l'acidité au manichéisme en n'hésitant pas à faire de son héros un "Christ américain".

Alex Murphy est flic à Detroit (le Villiers-le-Bel du coin, dans l'imaginaire collectif) et se fait méchamment canardé au cours d'une mission. Crucifié, il ressuscite en "Robocop" chargé de nettoyer la ville de ce que Laurent Wauquiez (grand progressiste) appelle les "assistés" ou autres vermines peu recommandables. Préférant tuer plutôt que pardonner, Robocop incarne un Christ moderne et ambigu, pur produit de la société dans laquelle il a été fabriqué. Douglas Keesey, dans son excellent ouvrage sur Paul Verhoeven (Paul Verhoeven, éd. Taschen, 2005), reprend les propos du cinéaste sur l'ambivalence américaine entre la foi et les armes : dans Robocop, "les valeurs chrétiennes sont mises temporairement de côté au profit des armes".

 

La fin des corps sécuritaires ?

Le corps sécuritaire est incarné par les super-héros qui se présentent comme les garants du bon ordre mondial (Superman a combattu les nazis, Batman s'en est pris aux Russes,...). Au-delà des angoisses existentielles actuelles qui animent le Batman de Nolan (The Dark Knight, 2008), on remarque à présent une tendance à envisager les corps des super-héros dans leur altérité la plus manifeste.

 

L'écrivain Marco Mancassola a publié en début d'année La vie sexuelle des super-héros (éd. Gallimard) dans lequel il dépeint les corps fatigués et lubriques de Superman, Batman, Mister Fantastic ou Mystique. Cette esquisse des corps post 11-Septembre dessine en creux la fin des super-héros, l'impossibilité de croire encore en ces corps incarnant la sécurité de la Nation.

En 2009, l'exposition Vraoum ! se proposait d'explorer les accointances entre bande dessinée et art contemporain. L'occasion d'y découvrir L'hospice de l'artiste Gilles Barbier où les corps de nos super-héros n'étaient pas simplement fatigués, mais tout bonnement hors d'usage. Fin d'une époque.

 

l-hospice.JPG

Le Parti Socialiste en ordre de bataille pour 2012 (L'hospice, de Gilles Barbier)

 

La crise de confiance que traversent nos sociétés passe également par une crise du corps, des représentations que l'on s'en fait, par une incapacité à le penser. Face à cet échec s'est développé un culte du corps (musculation, chirurgie esthétique) comme seule réponse - dérisoire - au désenchantement du monde contemporain.

 

Prochaine et dernière étape : le corps et la décadence, ou comment le corps est avant tout le réceptacle de notre finitude et de notre éphémère passage sur cette bonne vieille Terre. Réjouissant.

Tag(s) : #cinéma

Partager cet article

Repost 0