Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

En s'emparant du best-seller suédois de Stieg Larsson, Fincher s'impose comme l'un des meilleurs storytellers de notre époque. Il prouve qu'il en est aussi l'un de ses plus fins analystes, sans bling-bling ni effets de manche.

  millenium

 

Le pitch d'abord. Mikael Blomkvist (Daniel Craig), journaliste d'investigation à Millenium, vient de perdre un important procès en diffamation et accepte de s'isoler au Nord de la Suède pour enquêter sur un meurtre commis il y a une quarantaine d'années dans une famille richissime et peu recommandable (truffée d'anciens nazis et d'inimitiés tenaces). Il sera assisté par Lisbeth Salander (Rooney Mara), jeune hackeuse hors pair placée sous tutelle de l'Etat.

 

Accélération : entre vitesse et dématérialisation

De Se7en à The Social Network en passant par Fight Club et Panic Room, David Fincher n'a cessé de mettre en scène la vitesse : vitesse de la caméra, vitesse de l'intrigue, vitesse du débit de parole. Dans Benjamin Button, le personnage incarné par Brad Pitt inversait le temps et la vitesse, en rajeunissant chaque année un peu plus, jusqu'à ne plus exister du tout. Millenium asseoit définitivement Fincher comme cinéaste de la vitesse.

Cette vitesse a pris chez Fincher une forme inédite depuis The Social Network, un des rares films contemporains à avoir saisi les bouleversements engendrés par le numérique dans notre rapport au monde. De cette vitesse des flux à l'ère numérique, Lisbeth en est l'émanation directe, le pendant féminin du Mark Zuckerberg de Fincher qu'interprétait Jesse Eisenberg. À la voir pirater les systèmes informatiques et taper au clavier aussi vite que Nadine Morano sur Twitter, il ne fait aucun doute que cette nouvelle génération en prise directe avec le réel creuse un gouffre avec les anciens devenus dinosaures en quelques années, perdus dans un monde composé de 1 et de 0.

 

Cette vitesse n'est pas sans lien avec ce qui est très certainement le propos central du film : la virtualité et la dématérialisation, qui imposent une vitesse nouvelle, des flux aussi rapides qu'invisibles. Cette virtualité s'inscrit pourtant dans un monde bien réel et concret, et laisse par conséquent des traces. Le générique annonce la couleur (bien noire) : musique tonitruante qui happe le spectateur directement dans le film, et câbles USB s'infiltrant dans les parties les plus intimes d'un corps sans cesse recomposé.

Ce sont ces traces qui intéressent Fincher. Sans en avoir conscience, nous parsemons le monde de ces empreintes qui peuvent à tout moment se rappeler à nous, que ce soit sur le web (nos adresses IP), dans les lieux publics (la vidéosurveillance généralisée) et dans les lieux privés eux-mêmes (les caméras et appareils photos portatifs). Tout le paradoxe de notre époque est énoncé ici, en filigrane : si les échanges sont de plus en plus dématérialisés, jamais les traces qu'on laisse sur notre passage n'ont été aussi nombreuses. Toute l'enquête menée par Mikael et Lisbeth se base sur ces traces éparpillées, cette traçabilité insoupçonnable mais bien réelle.

Pour Fincher, le propos n'est pas tant de dénoncer ces traces que d'apprendre à composer avec elles. Elles peuvent aussi bien nous sauver (Lisbeth s'en sert comme d'un outil de légitime défense face aux assauts putricides des hommes) que nous condamner (tous fichés !). Dans Fight Club déjà, les caméras de vidéosurveillance étaient les seules à dire la vérité, à capter le réel, et à révéler toute la schyzophrénie de Tyler Durden (personnage double incarné par Brad Pitt et Edward Norton).

 

millenium2.jpg

"J'ai plus de réseau (social)" (lol)

 

Amoralité

Avec son cynisme proto-rebelle, Fincher célèbre dans Millenium l'amoralité comme seule issue face à aux méthodes véreuses et sans pitié d'un monde sans foi ni loi. Mikael ne s'en sort que parce qu'il brise son "code de conduite", aidé pour cela des talents de hackeuse de Lisbeth, dans une sorte d'incantation anti-Hadopi, dispositif d'un autre temps qui n'a rien compris à son époque.

La foi, autre motif récurrent chez Fincher, n'est une nouvelle fois qu'un leurre justifiant les crimes les plus atroces - on pense bien sûr au serial killer de Se7en qui dans un élan mystique s'évertuait à faire subir les sept péchés capitaux à ses victimes. Dans Millenium, la foi ne guide plus personne, elle ne fait qu'égarer dans la folie une humanité condamnée à sa perte. Fincher questionne nos repères, ou plutôt leur dérèglement, voire leur absence. Ce cynisme, très présent dans Fight Club mais dans ses autres films aussi, dit sans doute quelque chose d'assez vrai sur notre époque. Le personnage déchiré de Lisbeth symbolise à lui seul ce motif, non sans convoquer quelques archétypes : de noir vêtue, tatouée, criblée de piercings, bisexuelle, asociale, le personnage n'est pas à une outrance près. Et il fallait bien tout le talent de Rooney Mara pour nous la rendre si séduisante.

 

Archétypes

Mais cette efficacité redoutable a un prix, et Fincher n'évite pas toujours la surenchère inutile. On passera sur l'idée qu'il semble se faire de la Suède (image bleue, blanche, jaune tout le long - pense-t-il à un fabricant de meubles ?). Plus ambigu est le rapport au mal (assimilable au mâle, par un mauvais jeu de mot) développé par le réalisateur de Se7en. Loi du talion et vidéosurveillance seraient-elles nos meilleures alliées ? Surtout, pourquoi convoquer, une nouvelle fois, tout un imaginaire nazi comme symbole absolu du mal ? En "expliquant" les crimes par ce passé qui ne passe pas, Fincher affranchit la violence de nos sociétés modernes et affaiblit la puissance du malaise suscité par son  Millenium.

 

 

 

Millenium, les hommes qui n'aimaient pas les femmes

de David Fincher

avec Daniel Craig, Rooney Mara, Christopher Plummer, Stellan Karsgard, Robin Wright

durée 2h38

Tag(s) : #cinéma

Partager cet article

Repost 0