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Ectac_Venus-noire-Film-de-Abdellatif-Kechiche_03.jpgLes films sur les bêtes de foire (on ne parle pas des "Petits mouchoirs") portent en eux quelque chose de fascinant : "Freaks" de Todd Browning, "Elephant Man" de David Lynch, "Big Fish" de Tim Burton, chacun de ces films expose la difformité pour au final dénoncer l'inhumanité de ceux méprisant la différence.

 

Un brin remonté, Abdellatif Kechiche fait plus que fasciner le spectateur : il le met directement en cause. Comme souvent dans son cinéma, il étire les scènes jusqu'à rendre le malaise palpable, décortiquant les ressorts de cette fascination - la main à la gauche de l'affiche du film pourrait être celle du cinéaste soumettant à notre regard ce spectacle captivant.

Pourtant, mise à part sa malformation génitale, qui ne sera d'ailleurs jamais montrée autrement qu'en dessin, Sartjie Baartman - cette fameuse Vénus dite Hottentote-, loin d'être un "monstre", incarne plutôt la victime des représentations racistes et colonialistes pesant en 1810 sur les populations originaires d'Afrique. Une manière de rappeler que les difficultés actuelles à appréhender l'autre, à accepter cette altérité à la fois triviale et "menaçante", a bel et bien une histoire, et que cette histoire ne saurait être oubliée en supprimant simplement les cookies et ces obscurs temporary internet files pour repartir à zéro.

 

La distinction entre "Freaks" ou "Elephant Man" et "Vénus Noire" a son importance, l'enjeu central étant la place du spectateur - la nôtre - devant ce spectacle avilissant. En ce sens, "Vénus Noire" est à bien des égards davantage un film qui parle de notre époque qu'un pur film historique dont l'objectif ne serait que de raconter le terrible destin de la Vénus Hottentote, et au passage nous émouvoir à coups d'humiliations intempestives. Première surprise, le film ne nous met pas en colère, l'effet serait trop facile, trop confortable pour le spectateur qui se sentirait alors légitime de s'indigner, voire de se révolter, face à toute cette ignominie dégoulinante. Abdellatif Kechiche, qui il est vrai n'y va pas avec le dos de la cuillère, sait tout cela parfaitement et décide, tel un Michael Haneke travaillé par une décolonisation mal digérée, de manipuler le spectateur jusqu'à faire exploser sa prétendue bonne conscience. Il nous incite à ne pas aimer son film, à nous confronter aux propres systèmes de valeurs et représentations stéréotypées dont nous sommes pétris, à ce qui aujourd'hui résiste toujours à un idéal prétendument progressiste et humaniste. Le spectacle de cette Vénus tour à tour présentée comme une bête sauvage et dangereuse ou une cousine de l'orang-outan ne peut être envisagé sans faire référence au paternalisme colonialiste rabaissant insidieusement le moindre sujet, l'incitant à intérioriser les préjugés les plus malsains pesant sur lui. La scène du salon bourgeois est en ce sens effrayante et nous glace littéralement le sang, les relents de ce mépris diffus et bien pensant continuant à inonder bien des schèmes de pensée actuels (ce fameux "homme africain n'ayant pas su entrer dans l'histoire"). En 1952, Frantz Fanon essayait de tirer les conséquences du colonialisme dans un ouvrage dont le titre est resté célèbre, "Peau noire, masques blancs". Le colonialisme n'a pas entièrement disparu avec la décolonisation : il a laissé en héritage des représentations biaisées du rapport entre l'homme blanc et l'homme de couleur.

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Car c'est bien à nous que Kechiche adresse ses saillies les plus virulentes, et non à Hendrick Caezar (le "maître" de Saartjie Baartman), à Réaux (son tortionnaire) ou à Georges Cuvier (le célèbre anatomiste cherchant à démontrer l'infériorité de certaines races). Certaines minorités (euphémisme fort utile pour ne pas dire Noirs, Arabes, musulmans) continuent à être victimes de systèmes de hiérarchisation particulièrement problématiques. Dans le pire des cas, cela engendre des discours nauséeux sur les "invasions barbares", ces hordes venant chercher "chez nous" ce qu'elles ne trouvent pas "chez elles", notre bonne vieille patrie étant menacée par le "joug islamique", avec toujours cette idée de bien marquer la césure entre ce "nous" et ce "eux". L'alternative, très usitée dans nos sociétés dites progressistes, est d'adopter une posture diamétralement opposée pouvant insidieusement conduire vers une certaine condescendance hypocrite. Même en voulant bien faire, il reste toujours cette petite gêne indicible, cette difficulté à appréhender la différence, à l'accepter. Invité au restaurant pour un repas d'affaires, un ami algérien me racontait la manière dont il avait été "squeezé" au moment où on servait le vin. L'intention était pourtant bonne - respecter les rites et les différences culturelles -, mais illustre surtout cette volonté de cliver les individus entre eux. L'anecdote est d'autant plus révélatrice que cet ami n'est absolument pas musulman pratiquant, révélateur de cette tendance à vouloir faire rentrer dans une même catégorie des individus pourtant différents. Enfermer certaines personnes dans des cases prédéfinies, outre le caractère rassurant que cela recouvre pour l'homme blanc, participe au fond de la même démarche que l'étonnement de ces bonnes bourgeoises de salon dans "Vénus Noire" qui ne font qu'emprisonner Saartjie Baartman dans une représentation figée, stéréotypée, hiérarchisée, raciste.

Les minorités ethniques en France, dans bien des situations, continuent à être vues comme "gentiment" inférieures : les problèmes dans les banlieues ne seraient dus qu'à un manque de sociabilité et de savoir-vivre tandis que l'islam serait une religion inadaptée à la République car irrespectueuse du dogme laïc, sans parler de l'islamisation galopante avec les Giant hallal ou la soumission des femmes à burqa, en gros tout ce qui nous conforte dans notre supériorité occidentale, emplie de tolérance et d'humanisme.

 

venus 

En réalisant son film, Abdellatif Kechiche ne peut qu'avoir à l'esprit tout le contexte et les représentations stéréotypées qui nous animent. "Vénus Noire" est une expérience éprouvante, plutôt antipathique, dérangeante, mais en aucun cas gratuite. Ajoutons qu'un film qui déplaît à ce point à Eric Zemmour ne peut pas être complètement mauvais... "Vénus Noire" questionne notre rapport à l'autre et titille notre bonne conscience bien plus profondément que n'a pu le faire "Des hommes et des dieux". Pas étonnant que la réception faite du film s'en retrouve bien plus contrastée et sujette à polémique.

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