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Grand petit film méconnu, Five Easy Pieces, en convoquant l'esprit de John Ford et du Nouvel Hollywood, dessine un portrait subtil de l'homme moderne dans un monde qui peine à faire sens. 

 

5ep

 

L'Amérique profonde, celle des grands espaces et des dinners, des motels impersonnels et des routes sableuses traversant des étendues déserts, une Amérique fascinante, filmée par John Ford dans Les Raisins de la colère, par Alfred Hitchcock dans La Mort aux trousses, par Antonioni dans Zabriskie Point, par Terrence Malick dans La Balade Sauvage et par tant d'autres. C'est de cette Amérique là dont nous parle Bob Rafelson dans Five Easy Pieces (sorti en 1970 et bêtement traduit "Cinq pièces faciles"), dont la ressortie en copie neuve marque un petit événement.

 

En crise

L'histoire, on a l'impression de l'avoir déjà pas mal entendue : celle d'un mec un peu paumé qui semble vainement chercher un sens à une existence qui en est manifestement dépourvue. Jack Nicholson y joue le rôle de Robert Dupea, représentant de la lower middle class, ouvrier sur un chantier de forage dans un coin paumé de cette Amérique mythique, en couple avec une fille sympa un brin vulgaire (Karen Black), fascinée par le ketchup, la télé et les peluches à clochettes, sorte de Brigitte Bardot (période Le Mépris) brassée dans la white-trash-pop-culture. Au sujet de Five Easy Pieces, les auteurs du précieux  Road Movie [Bernard Benoliel et Jean-Baptiste Thoret] n'oublient pas de préciser que cette "femme du peuple vouée à une humiliation de sexe et de classe" joue un rôle central dans la construction du récit [ éd. Hoëbeke, p.174]. Que ce cher Robert Dupea passe son temps à dénigrer sa femme et à la renvoyer à ses origines de classe n'a en effet rien d'anodin et dit quelque chose d'assez juste sur le mépris qui nous habite en fonction de notre positionnement sur l'échelle sociale. Éternel asphyxié, Dupea est une sorte de dissident, un aventurier sans quête ni morale, un électron libre qui a abandonné son confort bourgeois familial pour une vie à la hussarde et dépouillée. Mais nul idéal ascétique ni retour à la "vraie vie" ici. Insatisfait chronique (de sa femme, son boulot, sa famille, sa vie), Dupea reste tiraillé entre des classes sociales diamétralement opposées. D'un côté celle très privilégiée dont il est issu et qu'il retrouve à l'occasion d'un road trip pour rejoindre le chevet de son père malade. De l'autre, celle où il a choisi d'évoluer, populaire et répétitive, avec ses bouchons, ses parties de bowling et ses soirées devant la télé. Constatant l'échec de son émancipation, Dupea ne peut en venir qu'à mépriser une classe pour mieux vomir sur l'autre.

 

fep.JPGUn film qui a du chien

(lien vers la scène en cliquant sur l'image)

 

Nulle part, cet ici introuvable

Dès 1956, John Ford avait senti que quelque chose était en train de changer. Quand à la fin de La Prisonnière du désert, il abandonne John Wayne dans un espace devenu soudain trop vaste et incompréhensible pour lui, Ford sait que le temps des grands discours optimistes et naïfs est révolu. Comme Ethan Edwards (le cowboy raciste et déphasé joué par John Wayne), Robert Dupea est avant tout un homme déchu, seul, qui a perdu toutes ses certitudes et ne peut plus être envahi que par le doute. Rafelson, certainement fasciné par cette image de la modernité et habité par ce sujet renvoyant directement à son propre parcours, pose une question centrale : comment se construire sur de telles bases ? Quarante-deux ans après, Five Easy Pieces reste un film passionnant, brûlant, drôle et mélancolique.

 

Five Easy Pieces

de Bob Rafelson

USA / 1970 / 1h38

avec Jack Nicholson, Karen Black, Susan Anspach

scénario Adrien Joyce

production Bob Rafelson et Richard Wechsler


Tag(s) : #cinéma

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