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WONDERLAND

Il faut être absolument déraisonnable pour réaliser un film pareil aujourd'hui. Avec À la merveille, Terrence Malick pousse sa folie par-delà toute limite et tout entendement.

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Le film commence extrêmement mal. Un couple se chamaille amoureusement dans un TGV, avec une voix off pénétrante et habitée qui assène du "Tu m'as sorti des ténèbres" et autres clichés romanesques, le tout sur fond de Mont Saint-Michel et de Paris carte postale en guise de décor (pont des arts, jardin du Luxembourg, pont neuf, etc). Cerise sur le gâteau : le texte est déclamé en français provoquant une sensation des plus étranges, un peu comme si, sur un coup de folie, on décidait de traduire les paroles des Beatles ("Aime moi aime moi / Tu sais que je t'aime / Que je dirai toujours la vérité etc etc"). C'est violent, mais on est prévenu. Le film ne s'interdira aucun excès, ne bridera jamais son lyrisme outrancier, n'édulcorera aucun de ses plans lumineux, incitera ses acteurs à déclamer et non à interpréter.

Très naturellement, les rictus pointent leur nez car sincèrement qui, à part Malick, oserait encore réaliser un film pareil ? Le cinéma nous livre régulièrement des films a priori très maîtrisés et léchés (le dernier Spielberg), mais toujours servis avec un cynisme, une dérision voire un populisme (les Cold Mountain à la Minghella) qui nous maintiennent à distance. Le romantisme exacerbé tel que Malick l'envisage n'a plus la côte. En nageant à contre courant des tendances actuelles, en assumant follement une métaphysique incantatoire, en s'arrimant fermement à un premier degré dont il ne se départira à aucun moment, Terrence Malick m'impressionne.

 

Malick au pays des merveilles

Au-delà des clichés et du maniérisme (qui au passage ont toujours été sa marque de fabrique), À la merveille n'est que nuances et subtilités. Si l'histoire est d'une banalité confondante (un homme et une femme s'aiment, se séparent, se re-aiment et se re-séparent), c'est que Malick - derrière les afféteries et les ornements de sa mise en scène - ne parle que d'absolu. Y voir un cinéma boursoufflé rempli de son propre orgueil est à mon sens un contresens complet. Au contraire, le réalisateur palmé de Tree of Life épure au maximum son récit pour se concentrer sur l'émotion brute. Ce minimalisme, on le ressent par exemple avec Jane, le personnage interprété par Rachel McAdams.

Elle est la "remplaçante", la femme de la seconde chance, le miroir inversé de Marina (Olga Kurylenko). Jane est blonde, Marina brune. Elle est une cow-girl attachée à la terre, Marina une rêveuse constamment en apesanteur. En faisant très soudainement disparaître le personnage du cadre et du récit (on n'en entendra plus parler), Malick clame son refus de toute pesanteur psychologisante pour basculer dans l'expérimental sans même que le spectateur n'en ait tout à fait conscience. Tour de force, et surtout belle et grande idée.

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  Mieux que les couchers de soleil sur Google images

 

Vendeur de parfum ?

Le principal reproche fait à Terrence Malick est la similitude de sa mise en scène avec l'esthétique publicitaire des vendeurs de parfum. C'est vrai. Évidemment. Et alors ? Qu'est-ce que nous vend Malick ? Personnellement les plans et la lumière d'À la merveille - c'est un cliché que j'assume - m'ont littéralement submergé de beauté. J'étais captivé. Qui d'autre que Malick pour filmer aussi bien la construction d'une ville résidentielle sur les cendres de taudis remplis de vie et de morgue ? Une ville belle et aseptisée, rassurante et vide, tout juste électrisée par une Romina Mondello venant de nulle part et fustigeant cette vacuité. Malick croit en l'image. Certes il vascille vers le visuel dénoncé par un Serge Daney, mais l'émotion est là.

Peut-être faut-il oublier pendant deux heures son petit Guy Debord illustré pour se laisser porter par la grâce de toute cette lumière pénétrante. Pourquoi, depuis ce début d'année, tant de reproches à des réalisateurs comme Malick, P.T. Anderson ou De Palma qui maîtriseraient trop leurs films ? Chacun réalisent, avec un style qui leur est propre, des films proprement fascinants et on fait la fine bouche sous prétexte qu'ils n'auraient rien à dire ! À la merveille, The Master et Passion sont des films passionnants. Sachons prendre le temps de les regarder.

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  C'est Levi's et Yves Rocher qu'a copié

 

Malick m'a donné la foi

Quelques mots aussi sur les accusations de bon-dieuserie portées à l'endroit de Terrence Malick. Ce reproche lui avait déjà été fait pour Tree of Life et son final réunissant morts et vivants sur une plage totalement irréelle (qui pour le coup m'avait moyennement convaincu). Il peut évidemment s'étendre à toute sa filmographie (les innombrables références bibliques dans Les Moissons du ciel, le paradis terrestre de La Ligne rouge). Plutôt dubitatif par rapport à la chose religieuse, j'avoue ici avoir été touché par certains prêches du pasteur incarné par Javier Bardem. Ce n'est pas tant de religion que de foi dont Malick nous parle. Cette nécessité de croire en quelque chose qui nous dépasse, une philosophie qui nous apprend à vivre et à mourir. Il évoque avec sincérité, et même humilité, son rapport à la foi. Il cherche, interroge, partage. Et c'est beau.

 

À bien des égards, Terrence Malick atteint ici un point de non retour rendant, à mon sens, particulièrement difficile l'exercice d'analyse et d'écriture autour d'À la merveille. Son cinéma devient si abstrait que la rencontre avec le spectateur ne peut qu'être aléatoire. Peut-être qu'en revoyant le film dans quelques mois, je le trouverai tout simplement insupportable. Toute cette imagerie, ces couchers de soleil, ces acteurs réduits à de simples silhouettes a de quoi agacer - surtout pour qui voudrait se lancer dans un vaste travail d'intellectualisation d'un film qui ne demande qu'à être ressenti. Pourtant, la déraison absolue de Malick qui ne s'interdit plus rien, ce mélange de beauté et de mélancolie se dégageant de chacun des plans, l'émotion brute envoyée, font d'À la merveille un objet aussi fascinant que simple et énigmatique.

 

 

À la merveille (To The Wonder)

de Terrence Malick

USA / 2012 / 1h52

avec Ben Affleck, Olga Kurylenko, Rachel McAdams, Javier Bardem

scénario Terrence Malick


Tag(s) : #cinéma

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